Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
De la normalité
Par Laurie Thinot
Les Trois Coups.com
Cette fois, c’est dans la petite salle du Théâtre de Gennevilliers que nous sommes introduits. Intrigués, nous le sommes, échauffés par la pièce précédente de Rachid Ouramdane. Sitôt installés, la lumière s’éteint… Et ne se rallume pas. Deuxième volet de la première partie de « Portrait/portrait », « De mes propres mains » de Pascal Rambert a été monté pour la première fois il y a dix ans. Aujourd’hui, le directeur de Gennevilliers révise complètement sa première mise en scène pour nous livrer une nouvelle version quelque peu troublante…
Noir total. La pénombre est si dense qu’il n’y a aucune différence lorsqu’on ouvre et ferme les yeux. Une voix féminine surgit de l’ombre, à notre gauche. Elle a un léger accent américain. Alors que nous sommes devenus aveugles, cette voix devient comme un phare de mots auquel nous nous arrimons avec force. Ces mots décrivent un passage à l’acte violent : on a tué. Au fil du texte, nous entendons émerger un narrateur, un héros masculin. Premier décalage : la voix de cette femme invisible prononce les mots d’un homme. Elle se déplace doucement dans la salle. Voilà maintenant qu’elle nous explique qu’elle est un chien. Jeu de confusion des genres, mais qui, ou plutôt quoi parle ?
Puis la lumière point, ténue, éclairant devant nous la scène. Appuyé par un bourdonnement sourd, le monologue sculpte continûment l’espace sonore. Chacun y pioche ce qu’il veut, entre l’évocation d’une crémière, celle d’un pistolet, d’un Hans ou d’un certain M, qu’on pourrait aussi choisir d’appeler Aime. La lumière s’allume et s’éteint, à chaque fois plus intense. Nous finissons par reconnaître un corps, un corps avec un visage de femme, une barbe, un sexe d’homme, une paire de seins. Un androgyne à voix de femme se conjugue au masculin et se contorsionne sans cesse, là, devant nous, en répétant qu’il est un chien. Ce corps, monstrueux, annule toute possibilité de désir, toute possibilité d’identification, toute possibilité d’identité. Ce corps, qu’on désirait voir car il se dérobait à notre regard, on le découvre avec effroi et fascination, à regret. Il est à la fois tout et rien : impossible.
L’impossible créature danse doucement, habitant tout l’espace de la scène, aménagée pour l’occasion : de petites lampes fixées au bout de tiges télescopiques sont braquées de part et d’autre, comme autant d’yeux de poissons des abysses. La scène est spécialement conçue pour accueillir le corps de la danseuse. Ainsi, son étroitesse évoque une estrade où s’exhibe un monstre. Et lorsque Kate Moran – qui nous donne à voir une chorégraphie parfaitement exécutée – s’y allonge pour ne plus bouger, une sensation mortifère surgit : dans la lumière sourde, sa peau laiteuse ressemble à celle d’un cadavre.
Pas franchement réjouissant comme spectacle, dérangeant même, voire violent. Pascal Rambert nous secoue, vient titiller chez nous une zone interne qu’on aurait bien aimé laisser sagement énigmatique. En s’insinuant avec force au cœur des questions de genre et d’identification, il nous touche, même si on aurait préféré éviter de l’être. Nous sortons avec un flot d’impressions mitigées, remués par l’image de cette héroïne monstrueuse. ¶
Laurie Thinot
De mes propres mains, de Pascal Rambert
Pascal Rambert • c/o Théâtre de Gennevilliers • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers
01 41 32 26 28
http://www.theatre2gennevilliers.com/
Conception et réalisation : Pascal Rambert
Avec : Kate Moran
Environnement S.U.B. bass : Alexandre Meyer
Environnement L.E.D. : Pierre Leblan
Création à Bonlieu, scène nationale d’Annecy, janvier 2007
Théâtre de Gennevilliers, C.D.N. de création contemporaine • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers
Réservations : 01 41 32 26 10
Du 6 au 13 mars 2009 à 20 h 30
Durée : 1 heure
22 € | 15 € | 11 € | 9 € | 5 €
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