Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Piqûre de rappel
Par Lise Facchin
Les Trois Coups.com
Le théâtre des Déchargeurs est décidément un ami de la littérature, après le très bon « Au hasard des oiseaux » qui adaptait des poèmes de Prévert à un accompagnement musical, voici « De profundis », un spectacle pour comédien seul sur la base de la lettre qu’Oscar Wilde écrivit pendant les deux ans que durèrent son incarcération. Une mise en scène un peu chaotique et un comédien assez inégal… Mais quel texte, mes enfants, quel texte !
Oscar Wilde, dans le fond, vous en connaissez quoi, à part le Portrait de Dorian Gray ? Rien, pauvres de vous ! Vous ignorez qu’il n’était pas uniquement ce dandy superficiel et charmant dont il a laissé l’empreinte ! Vous êtes resté sur une image de jardin anglais sublimement entretenu et sur un jeune lord plein de morgue et d’insolence, qui, impeccablement vêtu d’un costume trois pièces, s’amuse à observer comment flotte Aristote dans le vin de Champagne ! Pardonnez-leur, Oscar, car ils ne savent pas ce qu’ils font ! Ils ont ignoré la finesse et la profondeur de vos réflexions, ils n’ont pas approché la beauté sobre et grave de vos mots et de vos rythmes.
De profundis, « Des profondeurs ». Depuis les entrailles du monde, des hommes. En provenance de mes entrailles. Du fin fond de mon désespoir, de mon humanité. Du plus profond de moi et de ma douleur, et de ma solitude et du noir et des limbes. Ces deux petits mots latins contiennent la magie de tous ces sens. Et ce texte, cette lettre restée sans réponse, le prisonnier C33 l’écrit pendant deux ans. Elle est longue, très longue. Adressée à son jeune amant, lord Alfred Douglas, dont il fut très épris et qui fut la cause de sa ruine, c’est un agrégat de réflexions plus qu’un véritable courrier. Revenant sur leur histoire, l’écrivain prisonnier, lucide sans cruauté, lutte pour que l’amour reste son horizon. Pour que la haine, « négation absolue », ne vienne pas ravir ce qu’il reste encore de lui.
Mais, parlons un peu du spectacle (car je pourrais continuer des pages et des pages sur ce texte sublime que le temps avait estompé dans mes souvenirs)… Les deux grandes critiques (et je vais les faire tout de suite comme ça on pourra passer à autre chose) sont : primo, concernant la mise en scène, que de complications ! Lorsqu’un acteur est seul en scène, il faut faire en sorte qu’il ait le moins possible de heurts avec le monde scénographique, sinon c’est la catastrophe ! L’escabeau en bois qui se plie en chaise, pourquoi pas, mais diable, pourquoi vouloir que ce soit le comédien qui bataille pendant dix minutes avec les courroies métalliques ? Non seulement c’est d’un piètre effet visuel, mais en plus, le pauvre homme seul en scène n’est pas à l’aise du tout ! Il doit continuer de tenir son rôle, ne pas lâcher ses mots ni son état, tout en étant en train de se dire fatalement : « Merde, ça marche pas ce truc ! ». Il me faut vous confesser également que, au bout d’une heure de manipulation de sa très jolie couverture rouge, on en vient à se demander si, dans sa condamnation aux travaux forcés, Oscar Wilde n’aurait pas été affecté au métier de lavandière… Il n’arrête pas avec ce bout de tissu, on a envie de le lui confisquer en lui disant comme à un enfant : « Bon, maintenant tu cesses avec ça ! ». Tombe-t-il dans le piège du comédien seul qui, craignant tellement ennuyer ses spectateurs, ne peut s’empêcher de combler les vides avec tout ce qu’il trouve ?
La deuxième critique est moins lourde. Jean-Paul Audrain qui interprète Oscar Wilde, doit être salué pour le défi qu’il relève et qui réside notamment dans l’adaptation à la scène d’un texte intime. On peut dire qu’il s’en sort bien. Il a même quelques grands moments, quand il dit : « Lorsque vous n’êtes pas sur votre piédestal, vous n’êtes pas intéressant », ou encore « le drame de l’homme, ce n’est pas qu’il soit déraisonnable […], le drame, c’est que l’homme est logique ». On se prend alors les mots en plein cœur. Lorsqu’il est dans une émotion intérieure, sourde, profonde et tangible, Jean-Paul Andrain est vraiment émouvant. Par contre, quand il s’agit de faire débonder, on sent qu’il peine. Pourquoi ? Une mise en scène un peu trop étriquée peut-être, un peu trop superficielle, « vice ultime » que décrit pourtant Oscar Wilde dans cette lettre. Ce défaut est par bonheur équilibré par le plaisir avec lequel ce comédien s’est mis au service du texte. Il ne sert pas son ego, mais les mots et les émotions d’un autre, il les respecte, les aime et les comprend… Fait bien trop rare au théâtre de nos jours…
Vous donc, soyez heureux, car vous avez une des plus belles écritures du xixe siècle à découvrir, et je donnerais beaucoup pour cela. Je rêve d’ailleurs secrètement d’aller m’enfermer dans une maison lointaine pour relire ces merveilleux passages qui ont été coupés au montage de la pièce… Disparaître un peu en compagnie d’un grand génie, c’est un luxe que l’on devrait toujours pouvoir s’offrir ! ¶
Lise Facchin
De profundis, d’Oscar Wilde
Mise en scène : Grégoire Couette-Jourdain
Adaptation : Grégoire Couette-Jourdain
Avec : Jean-Paul Audrain
Musique : Alain Jamot
Costumes : Louisette Pierret
Lumière : Vincent Lemoine
Les Déchargeurs • 3, rue des Déchargeurs • 75001 Paris
Métro : Châtelet (ligne 1, 4, 7, 11 et R.E.R. A, B et D)
Réservations : 08 92 70 12 28
Du 31 mars au 2 mai 2009 à 21 h 30, du mardi au samedi
Durée : 1 h 10
16,50 € | 13,50 € | 9,50 €
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