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Par Les Trois Coups
Le cœur de Chimène
Par Vincent Morch
Les Trois Coups.com
Loin des artifices formels et des modernisations forcées, Bénédicte Budan a pris le parti de d’abord travailler, dans son « Cid », la relation amoureuse de Chimène et Rodrigue. Portée par des acteurs impeccables, cette idée simple illumine toute la pièce, et parvient à rendre ce couple mythique véritablement touchant. Une belle œuvre d’intelligence et de sensibilité.
Le Cid est de ces pièces que j’ai vues plusieurs fois. Ce qui m’avait frappé dans les précédentes versions, c’était l’extraordinaire sentiment d’étrangeté qui se dégageait de l’intrigue : j’avais l’impression d’avoir affaire à des sortes d’extraterrestres dont les motivations et les réactions m’étaient, pour la plupart, incompréhensibles. Ce qui rendait quasi impossibles l’empathie et la catharsis. L’honneur, le devoir, la nécessité de tenir son rang sont tellement éloignés de nos univers mentaux ! Pour pousser le raisonnement jusqu’au bout, c’est à se demander pourquoi cette pièce est considérée comme « classique » si, par « classique » (abstraction faite de la qualité de la langue), on entend une œuvre capable de révéler, de génération en génération, quelque chose d’essentiel sur la condition d’homme.
C’est dire le tour de force qu’a réalisé la compagnie du Signe en restituant à cette pièce sa capacité à toucher le spectateur, et cela sans changer la moindre virgule du texte et sans transposer l’intrigue (et avec elle tout le dispositif de mise en scène) dans des contextes historiques plus proches. Nous sommes toujours dans cette Castille médiévale menacée par les Maures. L’Infante est vêtue d’une belle robe bleue, don Gomès et don Diègue sont drapés dans des capes et chaussent des bottes de cavalier. Sur scène, un dispositif de tissu noir évoquerait une tente bédouine s’il n’était de forme pyramidale. Figure du trône, symbole de la puissance royale, à son sommet est suspendue une grande couronne. C’est là-haut que don Fernand siège pour rendre justice, là-haut qu’il se rend pour manifester toute la majesté de sa fonction. Dans son souci de fidélité, Bénédicte Budan n’a pas omis en effet la dimension politique de la pièce, avec la progressive affirmation de l’autorité du roi face à l’arrogance des Grands, incarnée par le comte.
Mais ce qui rend cette version du Cid remarquable, ce qui la distingue de celles que j’ai pu voir jusqu’ici, c’est la sensibilité qui habite le jeu de Rodrigue et Chimène. Cette dernière, en particulier, parvient à exprimer de l’amour jusque dans ses déclarations en apparence les plus vengeresses. Si chacune de ses paroles est déchirée entre le devoir et l’amour, elle ne cesse d’aimer Rodrigue à aucun moment, et c’est l’amour qui, en réalité, fonde tout son discours. Pour preuve, elle saura jouer, aux moments cruciaux de la pièce, de la rhétorique du devoir et des impératifs de l’honneur pour épargner Rodrigue et lui enjoindre de vivre. En d’autres termes, elle retourne, au nom de son amour, cette rhétorique du devoir contre elle-même, et la subvertit complètement.
C’est cette omniprésence de l’amour, ce beau supplément d’âme insufflé par des acteurs excellents, qui permet de comprendre ce que, par-delà toutes les distances historiques, le Cid peut avoir d’immortel. Cette pièce renvoie en effet à ces moments de la vie, douloureux et banals, où il faut se séparer sans avoir cessé de s’aimer. Qu’importe ici la figure concrète du « il faut », le visage cruel que revêt la nécessité : les règles de l’honneur en sont un parmi des milliers, et chacun peut tirer un exemple de sa propre expérience. Pour Rodrigue et Chimène, un roi juste permettra à l’amour de finalement triompher. Pour nous autres, la vie se révèle souvent plus tragique que cette pièce.
La qualité de l’interprétation des autres acteurs est à la hauteur de celle de Chimène. Don Gomès est impressionnant de présence physique et de morgue, don Diègue rugit sa rage avec brio. En tous deux transparaît l’orgueil de l’homme de guerre qui a triomphé cent fois de la mort. Face à ces monstres de puissance virile, la silhouette de Rodrigue apparaît au début un peu frêle, à la limite de la crédibilité même. Mais lui aussi fera preuve d’une belle énergie, et saura exprimer avec force la mélancolie de son personnage. Don Fernand déploie quant à lui un jeu tout à fait étonnant – mais d’une très grande efficacité –, composé de désabusement, d’ironie et de grande dignité. Enfin, l’Infante est parfaite d’hésitations douloureuses entre l’espoir et la désespérance.
Sachons donc gré à Bénédicte Budan et à toute sa troupe d’avoir réussi à dégager du Cid, avec talent, puissance et sensibilité, ce noyau d’émotion universelle qui en fait véritablement un classique, c’est-à-dire une œuvre qui parle à chacun de sa propre vie. ¶
Vincent Morch
Le Cid, de Pierre Corneille
Mise en scène : Bénédicte Budan
Collaboration mise en scène : Paul Nevo
Avec : Bénédicte Budan, Antoine Cegarra, Camille Cottin, Laurent Hugny, Bruno Ouzeau, David Seigneur
Décor : Benjamin Mahon de Mazubert
Costumes : Mélissande de Serres
Maquillage : Faustine-Léa Violleau
Musique : Nicolas Principeaud
Son : Pad
Conseillère artistique : Camille Cottin
Coordination : Marie-Sygne Budan
Théâtre Silvia-Monfort • parc Georges-Brassens • 106, rue Brancion • 75015 Paris
Réservations : 01 56 08 33 88
Du 28 avril au 23 mai 2009, les mardi, vendredi et samedi à 20 h 30, les mercredi et jeudi à 19 heures, dimanche à 16 heures, relâche les vendredi 1er et 8 mai, samedi 2 et 9 mai, dimanche 3 et 10 mai 2009
Représentations scolaires les mardi 5 et jeudi 7 mai 2009 à 14 heures
Représentations surtitrées pour les malentendants les mercredi 20 mai et vendredi 22 mai 2009
Durée : 2 heures
22 € | 15 €
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