Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Sea, sex and sun
Par Sarah Elghazi
Les Trois Coups.com
Depuis quelque temps, je suis de plus en plus attentive aux discussions qui s’élèvent spontanément à la sortie des théâtres. Hier, à la fin de « Korčula », j’ai entendu une spectatrice enthousiaste s’exclamer : « Ça m’a rappelé le théâtre que je voyais dans les années 1970… En France ! ». Un cri du cœur, qui succédait à un objet scénique joyeusement inclassable. Eh oui, on n’a plus tellement l’habitude aujourd’hui, sur une grande scène, de voir des artistes prendre un tel plaisir communicatif à transgresser les codes du théâtre, à brouiller les pistes, à mélanger les genres, à rire du pire sans complexe.
Korčula est une bouffée d’air frais, à la forme constamment surprenante, d’autant plus surprenante que l’intrigue est traversée par des forces contraires, négatives, parfois même désespérées. Chefs de file de l’avant-garde théâtrale hongroise, Béla Pintér et sa compagnie sont en permanence dans un au-delà de la caricature, dans des propositions inédites servies avec un humour dévastateur, et qui n’oublient jamais de révéler chaque personnage dans son humanité.
Nous sommes dans une petite pension tenue par Miso et sa femme Igrana, sur le littoral adriatique de l’île croate de Korčula. Un huis clos ouvert sur la mer, dans lequel Kincsö a attiré son mari Andras convalescent, pour qu’il se remette, et leur fils Macko, handicapé. On y retrouve aussi Géza, le patron d’Andras, secrètement amoureux de son employé, et sa secrétaire Miriam, ainsi que Günther et Gabi, un couple qui se déchire. Sans oublier Zlatko, le fils d’Igrana et Miso, qui « divertit » les hôtes en jouant Bartok au piano et en dissertant sur la Bible, et rêve de faire une retraite spirituelle à Metz. Vous suivez ?
Dans ce microcosme que Béla Pintér a voulu représentatif de la société hongroise, la valse des malentendus, les histoires graves ou drôles, les imbroglios de haine et d’amour vont prendre forme dans un iconoclaste mélange des genres. Sur la scène, avec seulement quelques chaises, une tente de plage, un abat-jour et des instruments de musique, vont naître saynètes, clowneries, pas de danse, performance, karaoké, jeux d’ombre… Une déflagration sonore et visuelle permanente, comme en écho au contexte géopolitique éclaté des Balkans, ici présent partout, même dans la farce.
Le texte de Pintér, d’une revigorante audace langagière et pris à bras-le-corps par des comédiens au haut potentiel comique, passe avec un naturel quasi fantastique du hongrois à l’italien, de l’allemand à l’anglais… De nombreux intermèdes chantés ponctuent le spectacle comme autant de respirations. Ce sont les explosions expressives de personnages surgissant de leur bulle d’introspection, durant lesquelles ils s’approprient de vieux tubes kitschissimes, ici singulièrement touchants parce qu’ils en renouvellent le sens.
Les comédiens, à moitié dénudés pour les besoins du contexte, sont à la hauteur de cette folie douce. J’ai trouvé assez émouvante, assez rare, la vision de ces corps imparfaits sur une plage décevante, qui vont tous, à un moment donné, connaître la transfiguration par un désir ou un espoir, aussi dérisoire soit-il. Une volonté commune les réunit, en forme de leitmotiv : ces Union-Européens tardifs (la Hongrie a rejoint l’U.E. en 2004), déchirés par la violence du communisme, rêvent de ressembler à l’idée qu’ils se font d’un « Ouest-Européen civilisé ».
Peut-on survivre d’être né à l’Est ? Béla Pintér nous retourne ironiquement la question en réunissant un singulier chœur, catalogue vivant de toutes les prétendues transgressions et déviances sociales : handicap mental, adultère, pédophilie, homosexualité, maladie mortelle… Tout y passe, mais rien n’est assumé par les personnages. En filigrane, c’est l’éclatement d’une nation qui nous est montré, en équilibre entre deux modèles économiques. Un progrès irrépressible qui laisse souvent de côté les peuples… Les traces blanches, laissées sur le corps des acteurs par la crème solaire, leur donnent l’air de fantômes, de bibelots inutiles et hors d’usage, couverts de la poussière du temps.
Si espoir il y a, il se trouve dans l’énergie émouvante que transmet cette troupe multilingue, dans son envie d’Europe ou d’autre chose, dans son désir de neuf et de transgression. J’admire cette audace folle, cette sagesse qu’il faut avoir pour tenter de faire rire sur le handicap, sur le racisme, sur la violence. Pour tenter de les vaincre. Nous, spectateurs « Ouest-Européens civilisés », n’y arrivont pas toujours… ¶
Sarah Elghazi
Korčula, de Béla Pintér
En hongrois, surtitré en français
Production : Béla Pintér et Compagnie, en coproduction avec l’Eurokaz Festival, Zagreb
Mise en scène : Béla Pintér
Assistant à la mise en scène : Andrea Pass
Avec : Szilvia Baranyi, Tamás Deák, Éva Enyedi, Noa Dia Takács, Támas Herczeg, Antal Kéménczy, Béla Pintér, László Quitt, Zsófia Szamosi, Szabolcs Thuróczy
Décor : Béla Pintér, Bojan Gagic
Lumières : Zoltán Vida
Costumes : Mari Benedek
Musique : Ferenc Darvas
Son : János Rembeczki
Professeur de chant : Bea Berecz
Théâtre du Nord • 4, place du Général-de-Gaulle • 59000 Lille
Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30
Les mardi 5 et mercredi 6 mai 2009
Durée : 1 h 20
23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €
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