Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Si Guitry m’était conté
Impatience est le nom de la première édition d’un festival qu’Olivier Py, directeur de L’Odéon, a voulu présenter en mai en guise d’anthologie du jeune théâtre en France. « Toâ » en était le premier des sept spectacles. J’avais réservé cette soirée pour le plaisir de la découverte et je n’ai pas regretté le déplacement.
J’avoue pourtant que j’ai douté, au début, parce que le dispositif scénique m’a semblé un peu clinquant et le jeu des comédiens plutôt mécanique. Tout était déroutant. Les accessoires sont vrais quand l’action se situe au théâtre. Ils sont faux quand elle est censée se dérouler dans la réalité. Après tout, pourquoi pas, tout n’est qu’affaire de conventions. Et je salue des trouvailles toutes simples comme cette chaussure rouge au talon pointu qui fait office de téléphone, dans ce qui est pour moi la parodie savoureuse d’un sketch d’Omar et Fred.
Rien n’est trop beau pour le théâtre. Le décor rouge et or aurait enchanté Sacha Guitry. Les cadres s’emboîtent et glissent dans une mécanique sophistiquée quoique juste. Le théâtre est mis en abyme comme ces boîtes de camembert qui représentent des boîtes de camembert qui elles-mêmes… Cela tient du cadre de scène, de la rampe lumineuse et des néons qui cernent les miroirs des loges. Le plateau, surélevé et recouvert d’un grand tissu blanc, pourrait aussi bien représenter des tréteaux qu’évoquer la table d’un banquet. Les comédiens jouent face au public, toujours, sans se regarder, sauf si le partenaire est parmi les spectateurs, comme s’il était un des leurs.
© Nicolas Joubard
Sacha Guitry excellait à rendre perméable toutes les frontières. Y compris celle qui borde la fiction et la réalité puisqu’il était capable de poursuivre l’écriture sur la scène, dans un décor inspiré de son propre appartement. Faisant si peu de différence entre vie privée et vie publique que ses cinq épouses furent (ou devinrent) des comédiennes et que toutes ont été ses partenaires de plateau. Cet auteur ne vivait que pour le théâtre, sur lequel il régnait souverainement, assumant une misogynie caustique, multipliant les « petites phrases » avec un humour nonchalant. On dirait aujourd’hui d’un tel génie qu’il fait feu de tout bois. On s’est moqué de sa diction. On a prêté à ses « moi-je » un accent mégalomaniaque. Sa réponse est arrivée en 1949 sous la forme d’une autofiction qui sera Toâ.
J’ai été distraite et j’ai appris beaucoup de choses ce soir. Thomas Jolly est parvenu à mélanger la pièce avec des extraits de la leçon de théâtre de Debureau, écrite en 1951. Il signe une mise en scène personnelle et didactique. Quelle belle idée de nous faire entendre la voix de Sacha Guitry donnant la réplique en direct aux jeunes comédiens. C’est mieux que théâtral, c’est du théâtre.
Je lui laisse le mot de la fin : « Adore ton métier. C’est le plus beau du monde. Fais rire le public. On oublie toujours ceux qui nous ont fait du bien. Machinistes ! Au rideau ! ». J’applaudis des deux mains, mais pour ce qui est d’oublier, je m’inscris en faux. Sinon à quoi servirait-il que nous écrivions ? ¶
Marie-Claire Poirier
Les Trois Coups
Toâ, de Sacha Guitry
La Piccola Familia • place du Général-de-Gaulle • 58108 Cherbourg
02 33 88 55 50 | télécopie : 02 33 88 55 59
Mise en scène : Thomas Jolly
Conseil à la scénographie : Claude Chestier
Avec : Alexandre Dain, Flora Diguet, Émeline Frémont, Thomas Jolly, Julie Lerat-Gersant, Charline Porrone
Lumières : Dimitri Braconnier
Musique : Clément Mirguet
Diffusion : Jonathan Boyer et Mona Richard
www.trident-scenenationale.com
Odéon-Théâtre de l’Europe • place de l’Odéon • 75006 Paris
Mardi 5 et mercredi 6 mai 2009 à 20 heures
Durée : 1 h 45
15 € | 10 € | 8 € | 5 €
Eclipse Next 2019 - Hébergé par Overblog