Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Pauvre, donc bon
Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups.com
Si vous en avez assez de ce printemps pourri, vous pouvez toujours aller au Théâtre Mouffetard rêver pendant une heure vingt qu’il fait beau. Beau fixe même pour Jean-Louis Milesi, qui a écrit cette adaptation du film de Robert Guédiguian dont il avait déjà coécrit le scénario : « À la vie à la mort » (1995), rebaptisé « À la vie » et mis en scène par Pierre-Loup Rajot. Un conte un peu mirifique, que ses huit interprètes nous font pourtant gober tant ils jouent tous juste. Comme quoi il suffit d’y croire.
Il était une fois un vieux cabaret décrépi perdu au fin fond de Marseille et hanté par son seul client : Otto, l’ancien légionnaire. Les autres occupants de ce petit bout de rêve à dormir debout étaient : Joséfa, la strip-teaseuse plus toute jeune, et José, son mari fou de mécanique. Bientôt viendront les y rejoindre : la sœur et son mari expulsés, le demi-frère chômeur, le grand-père paralytique et, pour faire bonne mesure, la junkie.
Une sorte de Bonne Âme du Sé-tchouan transposée à l’Estaque, quartier pauvre de Marseille. À cette différence près que, là où Brecht faisait dire à son héroïne : « Tant de naufragés s’accrochent au canot de sauvetage qu’à la fin il coule ! » justifiant ainsi ce « méchant cousin » qu’elle s’invente et qui peu à peu va la remplacer, Milesi, lui, veut croire à la force de la tribu : pas de méchant cousin chez lui. Rien que des chics types !, comme disait Bedos.
Pour lui, la famille n’est pas ce moule à reproduire les valeurs bourgeoises étriquées que tout le monde connaît, mais un îlot de résistance. On s’y dépanne sur tous les plans, y compris sexuel, il n’y a qu’à demander. C’est en somme le dernier endroit où l’on se serre les coudes, le seul vrai refuge pour l’élan, la tendresse et l’utopie. Milesi, c’est l’anti-Guitry qui persiflait : « C’est une famille unie. On voit qu’ils n’ont pas encore hérité. ».
Justement !, lui rétorque notre rousseauiste, ceux-ci sont trop pauvres pour tomber dans des mesquineries. Pour rester humains, restons pauvres, c’est le bréviaire ! José (Laurent Fernandez), qui frôle la faute grave en possédant une Mercedes, s’empresse donc de nous informer que c’est bien sûr une antiquité qu’il a lui-même retapée tout seul pendant des mois. Ouf, on respire ! Ça reste un fauché, donc un mec bien. Ce stalinisme soft agace au début, puis on s’habitue.
Heureusement, on ne voit pas longtemps l’horrible bourgeoise qui est sûrement de droite, car elle accumule toutes les tares : radine, cynique, voleuse… Elle est même homosexuelle, vous vous rendez compte ! Julie Lucazeau, qui incarne en outre la femme épouvantable du chômeur et la junkie, mais qui va se ressaisir on le sent, a tout de même pas mal de mérite. Ce qu’on appelle une bonne actrice.
Chez les gentils (tous les autres), la gouaille et la bonne humeur rappellent moins Pagnol que le Prévert de Quai des brumes. Ce cabaret, « le Perroquet vert », rappelle étonnamment la baraque de Panama, elle aussi au bout du monde, où trouvaient refuge tous les marginaux de l’époque (1938). Michèle Morgan, pas encore junkie mais déjà fugueuse, y rencontrait le déserteur Jean Gabin. Le peintre Le Vigan avait alors la générosité de lui laisser ses frusques et ses papiers avant d’aller se noyer, lui aussi par idéalisme.
Ici, ce sera Patrick, auquel Ged Marlon prête son talent d’irrésistible hurluberlu. Georges Néri campe solidement un papy antifranquiste. Il enchante tout le monde. De même, les filles de la tribu : Mireille Viti (Joséfa) et Lara Guirao (Marie-Sol) toutes deux touchantes. Excellente prestation de Jean-Jérôme Esposito dans le chômeur (Jacquot) et non moins excellente création de Richard Sammel dans « le Boche », ancien légionnaire (Otto). Non, je n’oublie pas Laurent Fernandez, le Monsieur Loyal de cette maison de fous. Ils sont, je le répète, tous justes.
L’histoire, on l’a vu, ne tient pas trop debout, tout repose sur eux. Ce qui ne leur pose aucun problème : ils s’amusent, donc nous amusent. La pièce est d’ailleurs émaillée de bons mots qui font qu’on passe une bonne soirée. La salle, pleine à craquer, leur fait un joli succès, notamment dans les piques libertaires qui ne manquent pas. Rappelons que le cinquième arrondissement a failli basculer à gauche aux dernières élections. Il prouve ici qu’il tient à son « théâtre de proximité ». Pourquoi ne faudrait-il accorder ce titre qu’aux épiceries ?
Joli décor d’Anne Wannier, avec des découvertes très réussies, notamment un arrière-plan inespéré et des tas d’idées. Réellement une fée ! Mes scènes préférées : celle du cauchemar de José ; de la drague étrange entre Joséfa et Otto ; celle enfin de la solidarité quasi miraculeuse entre Otto et Jacquot le chômeur. Le texte s’élève alors à des hauteurs métaphysiques de la plus belle eau : « Pourquoi n’aurais-tu pas honte ? lui demande le légionnaire. On a tous au fond de soi un bout de la honte universelle. ». À cet instant, un ange passe, celui du théâtre. ¶
Olivier Pansieri
À la vie !, de Jean-Louis Milesi
Le Petite Souris Productions
http://alavie.lapiece.free.fr/a_la_vie/Accueil.html
Avec : Jean-Jérôme Esposito, Laurent Fernandez, Lara Guirao, Julie Lucazeau, Ged Marlon, Georges Néri, Richard Sammel, Mireille Viti
Mise en scène : Pierre-Loup Rajot
Décor : Anne Wannier
Costumes : Céline Guignard
Lumières : Jérôme Peyrebrune
Ambiance sonore : Lise Rajot
Assistante mise en scène : Andréa Saunier
Coproduction La Petite Souris Productions-Atlan-Milesi-Rajot | Théâtre Toursky de Marseille | Théâtre Montreux Riviéra
Avec le soutien de la Fondation Beaumarchais
Théâtre Mouffetard • 73, rue Mouffetard • 75005 Paris
Métro : Monge (ligne 7)
Réservations : 01 43 31 11 99
Du 13 mai au 27 juin 2009, du mercredi au vendredi à 20 h 30, samedi à 17 heures et 21 heures, dimanche à 15 heures
Durée : 1 h 20
22 € | 15 €
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