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Par Les Trois Coups
Le vengeur masqué
Par Céline Doukhan
Les Trois Coups.com
Amour, jalousie, vengeance, malédiction, trahison : voilà les ingrédients du « Bal masqué » de Verdi. Ou comment entretenir le suspense pendant presque trois heures !
Soit, donc, Riccardo, chef pas si populaire que cela, flanqué de son fidèle lieutenant et ami Renato. Riccardo aime Amelia, la femme de Renato ! Pis : cet amour est partagé. Quand Renato découvre la trahison, dans des circonstances qui pourraient être celles d’un vaudeville, l’humiliation le pousse à venger l’affront dans le sang ! Ce n’est pas faute d’avoir été prévenu, pourtant : la prophétesse Ulrica le lui avait bien dit, à grands renforts de dragons et de fumigènes.
On est frappé par l’atmosphère macabre qui flotte sur tout cet opéra. Verdi d’abord : contrairement à Rigoletto dont il reprend plusieurs motifs (vengeance de l’homme humilié, malédiction, souverain assassiné…), la mort plane ici en permanence sous diverses formes. Par exemple, cette terrible prophétesse en robe rouge qui officie au milieu de disciples se vautrant sensuellement au pied de grand totems à tête de dragon ! On apprécie le professionnalisme de la dame : avant de recevoir la pure Amelia, elle intime aux assistants de s’en aller, car elle doit « d’abord consulter Satan » !
La mise en scène et les décors appuient sur ce trait macabre, avec parfois une touche kitsch. Les décors ont quelque chose d’harrypotteresque. Au premier acte, on se croirait, si je ne me trompe, dans l’Ordre du Phœnix, dans les bureaux du ministère de la Magie : tout est noir et blanc, sol de pierre noire brillante. Tout est comme aseptisé, et les personnages semblent déjà avoir un pied dans la tombe. Puis, avec les dragons de la prophétesse, on est plutôt avec les grosses bestioles de la Chambre des secrets… (On a les références qu’on peut !)
« Un bal masqué » | © Agathe Poupeney
Ces décors froids, combinés à une mise en scène à la géométrie rigoureuse (l’arrivée ordonnée du chœur dans l’hémicycle du premier acte évoque un défilé de candidates au concours de Miss France !) est heureusement contrebalancée par la chaleur de la musique de Verdi. Le déroulement très linéaire de l’intrigue laisse toute la place au lyrisme. Au fond, la musique de Verdi est comme ses personnages : entière, pas vraiment calculatrice, passionnée, sincère.
D’où un impressionnant attirail musical qui joue avec bonheur de tous les contrastes, toutes les nuances de l’orchestre : la grande forme orchestrale, qui atteint un sommet de lyrisme dans le duo d’amour entre Amelia et Riccardo, cède parfois la place à quelques mesures de violoncelle solo, ou à un délicat duo harpe et clarinette. Il faut ici saluer la grande qualité de l’orchestre, vraiment excellent en termes d’intensité et de nuances, même si à de rares occasions les voix étaient légèrement couvertes par les instruments.
Les chanteurs, en particulier le Renato de Ludovic Tézier, sont eux aussi remarquables même si, au fond, la psychologie de leur personnage n’est pas vraiment poussée : Renato, par exemple, ne semble pas hésiter bien longtemps avant de se décider à tuer son meilleur ami ! D’ailleurs, le lien qui compte vraiment ici, ce n’est pas celui entre mari et femme, mais entre le mari et son meilleur ami. Ce lien est en fait plus fort que le précédent : ce qui désespère Renato, ce n’est pas tant la trahison de sa femme que celle de son ami. La haine et le désir de vengeance seront à la mesure de l’amitié passée.
La vengeance, justement… Verdi s’est fendu d’une scène de bal qui esthétise encore le moment de donner la mort. En un tour de main, le décor change, et miracle ! On voit une scène d’une beauté absolue, peuplée de figurants tous habillés en noir et blanc, éclairés d’une douce lumière dorée. Alors, oui, Riccardo n’en finit pas d’agoniser. Adieu. Adieu ? Adieu… Adieu ! Mais quoi, on est à l’opéra ! Et, à l’opéra, c’est permis ! En tout cas, la simplicité de l’intrigue, la musique pleine de générosité, la qualité de l’interprétation font de ce spectacle une belle réussite, comme l’attesteraient les spectateurs d’un Opéra Bastille plein, qui ont longuement applaudi tous les interprètes. ¶
Céline Doukhan
Un bal masqué, de Giuseppe Verdi
Livret d’Antonio Somma inspiré de Gustave III ou le Bal masqué d’Eugène Scribe
Mise en scène : Gilbert Deflo
Direction musicale : Renato Palumbo
Avec :
Riccardo : Ramon Vargas/Evan Bowers (17, 21, 23 mai),
Renato : Ludovic Tézier,
Amelia : Deborah Voigt/Angela Brown (6, 9, 17, 21, 23 mai),
Ulrica : Elena Manistina,
Oscar : Anna Christy
Et Étienne Dupuis, Mischa Schelomianski, Scott Wilde, Pascal Meslé, Nicolas Marie
Chœurs et orchestre de l’Opéra national de Paris
Décors et costumes : William Orlandi
Lumières : Joël Hourbeigt
Chorégraphie : Micha van Hoecke
Chef des chœurs : Alessandro Di Stefano
Assistant à la direction musicale : Denis Dubois
Assistante à la mise en scène : Marie-Ève Dubois
Assistante aux costumes : Maria Chiara Donato
Assistante aux décors : Lili Kendaka
Assistants chorégraphes : Miki Matsuse, Sylvain Espagnol
Opéra Bastille • 130, rue de Lyon • 75012 Paris
Réservations : 08 92 89 90 90 ou www.operadeparis.fr
19, 21, 24, 27, 30 avril 2009, 6, 9, 13, 21, 23 mai 2009 à 19 h 30, 3 et 17 mai 2009 à 14 h 30
Durée : 2 h 55 (1re partie 1 h 30, entracte 30 minutes, 2e partie 55 minutes)
De 5 € à 138 €
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