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Par Les Trois Coups
Un ballet cruel et drolatique
Par Ingrid Gasparini
Les Trois Coups.com
Sur le plateau des Bouffes du Nord, deux géants se cherchent, s’interrogent, se répondent. Peter Brook met en scène des fragments de Beckett. On y découvre cinq textes rares de l’auteur irlandais, des dramaticules en un acte, bavards ou muets, drôles ou poignants. Un grand et beau moment de solitudes partagées et en version anglaise s’il-vous-plaît.
On aime les Bouffes du Nord. Ses murs patinés dans des tons chauds, son sol coulé dans le béton et ses lumières fanées qui nous transportent dans une Toscane des temps modernes. Ici, pas de scène surélevée, les comédiens semblent ancrés dans la terre. Le décor est planté, un désert scénique qui répond en tout point aux paysages à l’abandon de Beckett et qui semble nous dire : « le texte se joue ailleurs ».
Premier tableau. Fragments de théâtre I met en scène deux clochards célestes qui rêvent de haricots en conserve et de petites femmes. L’aveugle gratte son violon et sonde l’abîme : « Est-ce le jour ou la nuit ? ». L’autre, l’estropié, pousse son charriot et interroge : « Do I begin to move you ? ». La réponse, sans équivoque, propulse nos deux compères dans un ballet cruel et drolatique qui finira en une figure burlesque de Centaure, où l’aveugle prête ses jambes à l’amputé avant de retourner définitivement dans sa nuit.
« Fragments » | © Alastair Muir
Pour annoncer Berceuse, une lumière rouge pompier embrase le plateau puis se tait. L’éclairage redevient pâle et directif. Une femme seule prend place sur une chaise. Elle évoque sa tentative d’être au monde, de briser son enfermement. L’écriture tient ici de la perfection. Les phrases courtes, répétées semblent calées sur le balancement du rocking chair. Les anaphores tracent des cercles autour de leur victime, interprétée ici par une Hayley Carmichael tout en fragilité. Du cristal, sublime.
Acte sans parole II est une pièce muette. Publiée aux éditions de Minuit, dans Comédie et actes divers, la scène est un exemple des folles et interminables didascalies de Beckett. De jolis schémas accompagnent même le livret et fixent les déplacements au centimètre près. Un découpage quasi filmique, qui trouve volontiers des résonances dans l’univers de Jacques Tati. La pièce, tout à fait burlesque, capture deux hommes modernes dans leurs gestes quotidiens au réveil. Une jolie bouffée d’air servie par la drôlerie de ces deux comédiens, Marcello Magni et Khalifa Natour.
Hayley Carmichael, nous revient dans Ni l’un ni l’autre, une parenthèse courte, troublante et fantomatique jouée dans une quasi-pénombre. Puis les trois comédiens se retrouvent finalement dans Va et vient. Une ode joyeuse à l’hypocrisie généralisée, superbement chorégraphiée. Trois grands-mères anglaises plus vraies que nature se lancent des roquettes par messes basses interposées. Un ballet jubilatoire qui clôt le spectacle avec brio et qui nous rappelle au cas où on l’aurait oublié que M. Beckett était aussi un rigolo. ¶
Ingrid Gasparini
Fragments, de Samuel Beckett
Spectacle en anglais surtitré en français
Mise en scène : Peter Brook
Collaboration artistique : Marie-Hélène Estienne
Avec : Hayley Carmichael, Marcello Magni, Khalifa Natour
Lumière : Philippe Vialatte
Régie : Arthur Franc
Théâtre des Bouffes-du-Nord • 37 bis, boulevard de la Chapelle • 75010 Paris
Réservations : 01 46 07 34 50
Du 27 mai au 20 juin 2009, du mardi au samedi à 20 h 30, matinées le samedi à 15 h 30, relâche les dimanche et lundi
Durée : 1 heure
26 € | 18 € | 12 €
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