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Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.

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« Casimir et Caroline », d’Ödön von Horváth (critique), Théâtre national de Bretagne à Rennes

Ah, que la fête foraine
est jolie !


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Le public du Théâtre national de Bretagne a fait un triomphe mérité à la pièce d’Ödön von Horváth (1901-1938), « Casimir et Caroline », écrite en 1931. La version rennaise, plus ramassée que celle du Théâtre de la Ville (Paris), tient le spectateur en haleine pendant près d’une heure quarante.

La lumière se fait sur un plateau à son ouverture maximale. Tout est gris. Au fond, un gigantesque praticable, sur lequel se tiennent quinze acteurs. Au pied de ce praticable, deux stands de foire encore dans l’obscurité. Une voix allemande se fait entendre puis un grondement sourd semblable à celui d’un avion qui décolle. Le public est venu assister à une démonstration de zeppelin.

Voilà dressé le cadre de la pièce, qui est censée se dérouler à Munich en 1930. Casimir et Caroline, un couple d’amoureux se disputent. Lui, licencié la veille de son travail de chauffeur, ne voulait pas venir à la foire. Elle, petite employée, voudrait bien oublier, pour un moment, la dureté de la vie. L’amour peut-il résister à la crise, au chômage ? Horváth a écrit sur ce thème une pièce noire, grinçante même, qui prend ces jours-ci une étrange résonance.

De cette pièce à l’écriture cinématographique – le texte comporte plus de 100 séquences pour un peu plus d’une heure et demie de spectacle –, Emmanuel Demarcy-Mota a fait une mise en scène haletante et brillante, alternant les scènes de groupe et de mouvements, avec des moments d’affrontement plus verbal entre deux, trois, quatre personnages parfois.

L’ambiance sonore de la fête, avec sa musique, son bruit et sa fureur, est omniprésente dans l’environnement sonore conçu par Jefferson Lembeye. L’image la plus visuelle est certainement celle de ces deux toboggans géants où hommes et femmes glissent dans un tourbillon de couleurs et de sons. À la fête, on boit beaucoup de bière – on est à Munich –, on chante, on rit, on drague, on philosophe, façon bistrot, sur l’amour, la vie, les femmes, et les propos machistes vont bon train.

« Casimir et Caroline » | © Jean-Louis Fernandez

Le thème de la pièce, c’est de montrer que les rapports interpersonnels, notamment amoureux, et les rapports sociaux sont étroitement dépendants, surtout en période de crise. « Les hommes ne seraient pas aussi mauvais si les choses n’allaient pas aussi mal pour eux », dit un personnage. Et Caroline dit elle-même : « La vie est dure, et une femme qui veut arriver à quelque chose doit bien se dégoter quelqu’un d’influent ». La crise corrode et corrompt tous les êtres, et le sage tailleur, lui-même, sacrifiera Caroline à une promotion.

Si l’on excepte Franz le Merkl, le marlou, tous les personnages, même les capitalistes, sont ambivalents, et c’est un grand mérite de cette pièce que d’éviter le manichéisme. Les personnages ne sont pas des marionnettes, mais des êtres de chair et de sang. Cependant, en fin de compte, c’est le pouvoir de l’argent qui domine et, de petite capitulation en petite capitulation, chacun s’y plie. Prémonitoire, non ?

La nuit de fête s’achève en rixe. Caroline se voit reniée par le directeur d’usine, qu’elle a suivi par espoir de promotion sociale et qui l’abandonne par solidarité de classe. Merkl est arrêté, et sa compagne rejoint Casimir. Caroline reste seule, victime dérisoire du système et de ses propres faiblesses. La foire, haut lieu de la fête populaire, avec sa gaieté un peu forcée, est comme la métaphore de la société allemande malade de 1930. Et, au matin, on se réveille avec la gueule de bois.

Il faut louer tout le groupe des acteurs qui, sans constituer une troupe à proprement parler, forment un ensemble homogène et complice au sein duquel Sylvie Testud (Caroline) tient crânement sa place.

Une fois de plus, avec cette pièce de haut vol, le Théâtre national de Bretagne montre que la qualité n’est pas synonyme d’élitisme. Ou alors, c’est ici de l’élitisme populaire, tel qu’en rêvait Vilar. Et le public ne s’y trompe pas. 

Jean-François Picaut


Casimir et Caroline, d’Ödön von Horváth

Nouvelle traduction de François Regnault

Mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota

Avec : Sylvie Testud, Thomas Durand, Hugues Quester, Alain Libolt, Charles-Roger Bour, Gérald Maillet, Sarah Karbasnikoff, Olivier Le Borgne, Walter N’Guyen, Cyril Anrep, Laurent Charpentier, Muriel Inès Amat, Ana das Chagas, Gaëlle Guillou, Céline Carrère, Sandra Faure, Pascal Vuillemot, Stéphane Krähenbühl, Constance Luzzati

Assistant à la mise en scène : Christophe Lemaire

Deuxième assistant mise en scène : Jauris Casanova

Production Théâtre de la Ville, Paris, La Comédie de Reims, Le Grand T.-Ville de Nantes, scène conventionnée de Loire-Atlantique

Scénographie et lumières : Yves Collet

Assistant lumières : Nicolas Bats

Compositions et environnement sonore : Jefferson Lembeye

Costumes : Corinne Baudelot

Assistante costume : Élisabeth Cerqueira

Maquillages : Catherine Nicolas

Accessoires : Clémentine Aguettant

Travail vocal : Maryse Martines

Images vidéo : Mathieu Mullot

Collaboration scénographie : Michel Bruguière, Perrine Leclerc-Bailly

Assistante stagiaire : Marie-Florine Thieffry

Sculpture : Anne Leray

Construction décor : Espace & Cie ; Atelier Jipanco

Théâtre national de Bretagne • 1, rue Saint-Hélier •35000 Rennes

Du 27 mai au 6 juin 2009 (salle Vilar)

Billetterie 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

23 € / 12 € / 8 €

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