Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Un coup de poing dans les yeux
Par Claire Néel
Les Trois Coups.com
Une fois la nuit couchée sur la ville, à l’heure où quelques camions s’allument de bougies derrière les remparts, Valérie Brancq, comédienne, devient pute au Théâtre du Bourg-Neuf. « Elle est payée pour le faire. » On paie pour la voir. « LB25-(putes) ». Un spectacle sans ambiguïté.
Cinquante-cinq minutes des paroles de Grisélidis Réal (la « catin révolutionnaire ») et de Nelly Arcan, assemblées d’après leurs livres respectifs la Passe imaginaire et Putain, témoignages de leur vie de prostituées. Exprimés sur la scène, Kaméléon Compagnie leur donne pour titre LB25. C’est le nom qui avait été gravé en 1999 sur la tombe d’une jeune prostituée anonyme. Son corps mort avait été trouvé, vingt fois troué d’une lame, sur un matelas gisant dans les oublis d’une Déchetterie. Maintenant, on l’appelle par son nom : Ginka Trifonova. Elle ne peut plus y répondre, mais elle surgit, avec toutes les professionnelles du sexe, de Valérie Brancq.
Cette femme a du courage. Non : cette femme a un désir, en forme de conviction profonde, de montrer la putasserie des putes. Aujourd’hui. Elle le fait sans tact, ce serait mal venu. Elle est entière dans son interprétation, elle se donne sans demi-mesure, corps et drame. Elle a le regard vif, nous pointe de l’œil et nous englobe, nous amuse même, franchement. Aucune complaisance dans son attitude, elle n’est pas là pour ça, pas de leçon donnée. Des maux, râles, cris d’amour enragé, dégoût, féminité. Elle ne plonge à aucun moment dans l’agressivité gratuite ou dans le plaisir puéril de la provocation. Elle fait ressortir la violence, juste telle qu’elle existe. Cette violence choque, pas le choix de Valérie Brancq et Olivier Tchang-Tchong (metteur en scène).
La mise en scène est comme le texte, comme le regard de ces femmes : paradoxe furieux et doux de l’humanité arrivée à un de ses extrêmes. Comment font ces hommes pour circuler en costume, parler vacances au soleil et études des enfants, en ne pouvant jouir qu’en se faisant frapper et traiter de chiens ? Seule la pute voit ça ! Pourquoi réussir à frapper un homme simplement parce qu’il le demande ? Dans l’intimité partagée avec ceux qui croient « voir la vierge au bout de [son] ventre », la pute comprend trop bien la valeur de sa viande.
Quand au creux d’une confidence, l’homme ne voudrait pas que sa fille devienne prostituée, quand il se tait soudain, mais que tout a été dit. « Je suis la fille d’un père, comme tout le monde ! ». Et si on devenait pute dans les regards posés sous nos jupes d’écolière qui volent au vent, jusque dans l’œil des hommes, des pères, quand on sent que c’est ça qui séduit ? Et si c’était « vous les putains, les garces conjugales », raides comme des planches en recueillant la descendance des messieurs ?
C’est avant tout l’hypocrisie de notre société double qui est hurlée. Ces femmes ne peuvent plus ne pas la voir. Valérie Brancq et Olivier Tchang-Tchong nous la montrent, cette cécité feinte de notre époque, par nécessité. Mais « comme disait Jean-Paul II : n’ayez pas peur ! ». ¶
Claire Néel
LB25-(putes), d’après la Passe imaginaire de Grisélidis Réal et Putain de Nelly Arcan
Kaméléon Cie • 171, boulevard Victor-Hugo • 92110 Clichy
06 64 72 46 38
Mise en scène : Olivier Tchang-Tchong
Avec : Valérie Brancq
Costumes : Laure Becquignon
Théâtre du Bourg-Neuf • 5 bis, rue du Bourg-Neuf • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 85 17 90
Du 8 au 31 juillet 2009 à 23 h 45
Durée : 55 minutes
15 € | 11 €
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