Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Surréaliste et violent
Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups.com
Pippo Delbono revient à Avignon avec sa dernière création, « la Menzogna ». Une pièce déroutante, critique et poétique, dont la première a suscité de vives polémiques à Rome.
Un fait d’actualité scandaleux est à l’origine du spectacle : en 2007, à Turin, sept ouvriers brûlent dans l’incendie qui ravage l’usine Thyssen-Krupp. Les dirigeants de cette usine trop vétuste veulent faire croire que les employés n’ont pas veillé au renouvellement des normes de sécurité et tentent d’acheter leur silence. Pippo Delbono, inspiré par la tragédie que vivent les victimes d’accidents au travail, invente alors sa propre usine de théâtre. Un lieu de morts, d’amour et de vices, plongé dans la nuit et peuplé de marginaux : prostituées, homosexuels, ouvriers qui aboient et autres « fous » qui miaulent. Le metteur en scène y enferme ses visions d’un monde en folie. Il projette ainsi la vidéo d’un missionnaire catholique dénonçant la financiarisation de l’économie, ou encore des publicités vantant l’avenir idyllique de l’usine. Surtout, il donne à voir le monde de la nuit et de la rue à travers des saynètes stéréotypées : un couple qui danse le tango, une espèce d’eunuque à poil qui fait la chatte, une prostituée poussée au strip-tease par un fasciste – incarné par Delbono lui-même.
Tour à tour maître du jeu, conteur derrière une table de régie placée dans le public, ou acteur, l’artiste italien construit un univers surréaliste et violent. Teinté de références à Kafka, Fellini, la commedia dell’arte ou Shakespeare, son espace dramatique transfigure tous les mensonges de la société : l’exploitation des riches par les pauvres, le prêt-à-penser imposé par la télévision ou l’Église catholique, les tabous concernant l’homosexualité, le sida ou les fous. « Je veux battre les vieux, les Arabes, les mendiants, les carreaux sur les murs, les wagons, les inspecteurs, les agents de police… cette dégueulasse odeur, le bruit… les putes et les cimetières », éructe Delbono (qui cite là un texte de Koltès). Et, parce que le mensonge touche aussi l’intime, des éléments autobiographiques viennent s’ajouter aux critiques politiques.
« la Menzogna » | © Jean-Louis Fernandez
Delbono invente ainsi un nouveau spectacle de la révolte, en pervertissant les codes du théâtre. Après l’ouverture silencieuse et lente de la Menzogna, la mise en scène de la violence s’installe durablement. Le tissu sonore, qui mêle tango, opéra, Stravinsky, Wagner et Juliette Greco, se charge d’ailleurs de maintenir tension dramatique et émotion tout au long de la pièce. Le texte se trouve délaissé au profit de la scénographie et de subtiles chorégraphies. En effet, le metteur en scène, formé en danse et en théâtre oriental, s’intéresse davantage à la rencontre des corps. Ceux des comédiens et ceux des spectateurs sont d’ailleurs placés au même niveau (voilà pourquoi Delbono occupe aussi bien la scène que les gradins, et photographie l’ensemble du spectacle en train de se faire). Un travail fabuleux sur la voix, le geste, le rythme et l’espace de jeu est accompli, même si les comédiens, déroutants (et excellents), donnent parfois l’impression (fausse) d’improviser.
La Menzogna forme donc un ensemble d’images hétérogènes, à la fois contestataires et poétiques. Danse des fous, bûcher des ouvriers, amour interdit dans une société de spectacle ultra-capitaliste, aveu personnel d’homosexualité… sont autant de branches qui semblent greffées arbitrairement sur un tronc, qui serait celui du mensonge généralisé. Celui de la politique, de la société, du théâtre, et de l’être.
Le spectateur, confronté à ces diverses figures du mensonge, risque donc de se sentir à la fois perdu et violenté. Heureusement que les masques tombent à la fin. Armé d’un courage infini, Delbono s’avance alors vers le public, se déshabille, et demande pardon pour son propre mensonge : il avoue sa fascination pour son père (à qui il dédie d’ailleurs la pièce). Cette spectaculaire mise à nu de l’intime suscite une violente émotion. Et illumine d’un coup l’ensemble du spectacle. De la confrontation naît la violence, mais aussi le lien : telle est la puissance du théâtre de Pippo Delbono. ¶
Lorène de Bonnay
La Menzogna
Compagnie Pippo Delbono
compagniadelbono@emilaromagnateatro.com
Création et mise en scène : Pippo Delbono
Avec : Dolly Albertin, Gianluca Ballarè, Raffaella Banchelli, Bobo, Antonella De Sarno, Pippo Delbono, Lucia Della Ferrera, Ilaria Distante, Claudio Gasparotto, Gustavo Giacosa, Simone Goggiano, Mario Intruglio, Nelson Lariccia, Julia Morawietz, Gianni Parenti, Mr Puma, Pepe Robledo, Grazia Spinella
Décors : Claude Santerre
Costumes : Antonella Cannarozzi
Lumières : Robert John Resteghini
Son : Angelo Colonna
Cour du lycée Saint-Joseph • 84000 Avignon
Du 18 au 27 juillet à 22 heures
Durée : 1 h 30
20 € | 14 € | 8 €
Tournée 2009-2010 :
– 14 au 16 octobre 2009, Teatro Modena (Italie)
– 18 au 31 octobre 2009, Piccolo Teatro (Italie)
– 14, 15 et 16 janvier 2010, Théâtre national de Marseille-La Criée et Le Merlan à Marseille
– Du 20 janvier au 6 février 2009, Théâtre du Rond-Point à Paris
– 9 et 10 février 2009, Scène nationale de Bayonne
– 13 février 2009, Théâtre Sortie-Ouest à Béziers
– 2 au 14 mars 2009, Teatro Catania en Sicile (Italie)
– 31 mars, 1er et 2 avril 2009, Théâtre de la Place à Liège (Belgique)
– 7 et 8 avril 2009, C.D.N. de Normandie à Caen
– 14 au 17 avril 2009, Teatro Arena de Sole de Bologna (Italie)
– 7 au 7 mai 2009, Théâtre national de Toulouse
– 12 et 13 mai 2009, Centre cultural de Belem de Lisboa (Portugal)
– 26 au 29 mai 2009, T.N.B. à Rennes
– 10 au 12 juin 2009, Le Maillon à Strasbourg
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