Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Éblouissant
Par Élise Noiraud
Les Trois Coups.com
Présenter une « fable sur le pouvoir » de Schiller à 13 h 30, reconnaissons-le, la tâche n’est pas aisée. Pas plus que ne l’est la perspective d’en être spectateur durant deux heures dix, quand il fait chaud et que la sieste nous guette en ce milieu de journée. Tout cela pour dire que « Marie Stuart », qui se joue au Théâtre Notre-Dame, ancre son souffle politique et tragique dans une réalité brute et concrète qui ne lui sert aucune complaisance. Car le spectateur avignonnais, s’il a soif de théâtre et d’émotions, demeure un homme, atteint par les basses difficultés du réel, n’est-ce pas… Autant dire que la capacité de ce spectacle à nous amener dans un ailleurs brûlant et bouleversant est tout à la fois une réussite, un défi et un miracle. Pur miracle théâtral qui ne doit son éclat qu’au travail magistral de Fabian Chappuis et de ses comédiens.
Rien, en effet, ne prédestine cette « épopée » à revêtir une telle chair, un tel souffle, un tel ventre. Schiller nous raconte le conflit opposant Marie Stuart, reine d’Écosse, à Élisabeth Ire, reine d’Angleterre. Ce sont deux femmes qui s’affrontent, tout autant que deux pouvoirs et deux religions. La langue dense et poétique de Schiller s’attèle à un récit exigeant, documenté et historique. Le résultat est un grand texte, virtuose et d’une richesse infinie. Mais qui pourrait fort bien devenir sec, voire assommant en passant la barrière du plateau. En effet, le foisonnement de sens, de références, et l’incontournable historicité de Marie Stuart pourraient maintenir le spectacle à distance d’un public néophyte. Voilà la deuxième réussite, et pas des moindres, du travail de Fabian Chappuis : l’universalité de ce récit nous saute aux yeux avant de nous prendre aux tripes, doucement mais fermement. Le ventre pris en tenaille, le poil dressé et le souffle court, j’ai goûté cet après-midi au bonheur infini d’être un spectateur. Spectateur invité à de grandes choses, à un banquet de mots et de chair. Qui sort renversé que de telles fêtes théâtrales existent encore, et infiniment honoré d’y avoir pleinement été invité.
« Marie Stuart »
Devant nous, tout près mais si loin, sur scène, l’espace théâtral. Espace tragique, espace des lions, espace des grands qui se débattent entre vertige du pouvoir et petitesse de la condition humaine. Condition faite de désirs, de souffrances, d’un appétit qui ronge et condamne à l’irréparable. Ils sont tous sur scène, tout le temps. Assis sur des chaises au fond du plateau, ils assistent, telles des ombres muettes, au conflit qui se trame. Puis se lèvent, chacun à leur tour, pour entrer dans cet espace magique. Comme dans une arène. En prenant leur temps, car il est d’une autre dimension, d’une autre densité, cet espace. En s’y jetant éperdument, car il est l’inéluctable trajet, moyen et fin tout à la fois, de leur vie de personnage. Sur scène, rien. Ces chaises. Rien d’autre. À part le cadre splendide du Théâtre Notre-Dame. Et, surtout, le travail de lumières de Florent Barnaud. Elles modèlent le plateau avec une intelligence rare et offrent aux personnages le plus beau décor qui soit. Elles apportent la notion, si manifeste dans ce spectacle, d’espace théâtral. Et se mettent, en ce sens, réellement au service du texte de Schiller, et de la matérialité scénique si particulière que son ampleur appelle.
Et le travail des comédiens clôt magnifiquement cette sorte de « sainte trinité » dramaturgie-scénographie-interprétation. Leurs corps, leurs mots, leurs souffles, tout en eux est à la taille de leurs personnages. Ce sont de grands personnages qu’ils portent. De ces héros tragiques (théâtralement ou historiquement) qui appellent, paradoxalement, à la démesure pour nous toucher dans une intimité universelle. Mais la démesure non maîtrisée chez le comédien n’est que complaisance ou narcissisme. Le vrai point de bascule, ici, se situe indubitablement dans une générosité bouleversante alliée à une maîtrise technique irréprochable. Qualités qui ne sont à relier qu’à une direction d’acteurs brillante. Marie-Céline Tuvache, dans le rôle d’Élisabeth, et Isabelle Siou, dans le rôle de Marie, portent admirablement ces costumes de femmes qui tirent autant du côté du monstrueux que du côté de la faille. Dans cette arène trop petite pour les unir, la machine du pouvoir a mis en branle ses rouages et nous laissera, tout autant qu’elles, écrasés, tremblants et profondément ébranlés. ¶
Élise Noiraud
Marie Stuart, de Friedrich Schiller
Compagnie Orten-I.D. Production • 5, rue de Turbigo • 75001 Paris
01 42 87 96 60
Mise en scène : Fabian Chappuis
Avec : Jean-Patrick Gauthier, Pascal Ivancic, Philippe Ivancic, Stéphanie Labbé, Jean-Christophe Laurier, Benjamin Penamaria, Isabelle Siou, Marie-Céline Tuvache, Philipp Weissert, Éric Wolfer
Assistant à la mise en scène : Damien Bricoteau
Lumières : Florent Barnaud
Vidéo : Bastien Capéla
Costumes : Alice Bedigis, Bertille Verlaine
Univers sonore : Pierre Husson
Théâtre Notre-Dame (Lucernaire Avignon) • 17, rue du Collège-d’Annecy • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 85 06 48
Du 8 au 31 juillet 2009 à 13 h 30
Durée : 2 h 10
16 € | 11 €
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