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Par Les Trois Coups
Des ventres lourds de belles promesses
Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups.com
Le Théâtre du Cabestan a fait confiance à la jeune compagnie des Ventres : il a eu raison, car ce que nous présentent ces jeunes gens, presque tous issus du cours Florent à Paris, ne laisse pas indifférent et laisse présager de belles réussites.
Pour sa première création, Mylène Haranger a vu grand : non contente de signer le texte et la mise en scène, elle est aussi la principale interprète de Ventres. Nous ne sommes pas dans le théâtre de pur divertissement, et la pièce revendique fièrement sa place dans un théâtre poétique et critique, je dirais même politique au sens grec du terme.
Au lever du rideau, des ombres prises dans de noirs filets – réminiscence des Érinyes ? –, se meuvent sur un sol de carreaux noirs et blancs alternés, évocation du terrain de combat des échecs, en proférant de lourdes imprécations. Bientôt ne restent plus en scène que deux femmes qui s’affrontent : Acmée, la marâtre va-t-en guerre, qui porte en elle la haine à son point d’incandescence, et Angèle, celle qui, marquée du « signe », devrait assumer d’incarner le drapeau des siens. Mais elle recule, ne voulant pas renoncer à sa jeunesse, à sa féminité que l’on devine neuve et à son humanité, tout simplement. Un jeu de lumière (la lumière est un élément essentiel de la scénographie et une grande réussite) fait soudain apparaître un troisième personnage, le Fou qui, comme tous les fous, est sans doute le personnage le plus sensé de la pièce dans ses contradictions et ses pirouettes. Suivront le Bourreau, Lullaby et Solal.
« Ventres »
Le seul énoncé de ces noms montre que les personnages sont, avant tout, des figures et des symboles, même s’ils ont aussi une identité et une existence propres : le Fou, c’est aussi Gérald, et le Bourreau, Damien… L’histoire aussi est symbolique : deux territoires séparés par un mur – en a-t-il toujours été ainsi ? –, deux peuples en lutte permanente pour posséder une mystérieuse « lumière », qui représente la valeur suprême à leurs yeux. L’intrigue, centrée sur la « quête » entreprise par Angèle, n’est guère plus explicite. L’auteure le revendique, car elle a souhaité faire la part belle « aux personnages, aux situations et aux images ». C’est son droit, d’autant qu’elle y réussit la plupart du temps. Mais j’incline à penser qu’un peu plus d’explicite n’aurait pas trahi son projet tout en facilitant le travail du spectateur.
Ce théâtre se veut poétique, ai-je dit, et la langue le manifeste. La langue de Mylène Haranger est une langue au large souffle, qui charrie des images et ne recule pas devant le choc des sonorités. C’est une langue charnelle et charnue qui emplit la bouche, une langue à proférer. On songe parfois à Claudel, que l’auteur a interprété, même si réminiscence ne veut pas dire comparaison. Pas encore ? Je regrette donc que la mise en scène ait choisi un registre de jeu qui gomme cet aspect théâtral en récusant la profération du texte au profit d’une diction de la vie quotidienne. Le texte, à mes oreilles, y perd en intelligibilité et surtout en force.
Faut-il décerner des médailles et des prix ? Alors, il faut saluer l’interprétation et le jeu du Fou et d’Angèle, deux acteurs aux grandes possibilités et qui réalisent ici une vraie performance physique. Je me pose des questions, à l’inverse, sur Solal, manifestement au-dessous de l’ensemble de la distribution. Ne quittez pas Avignon sans aller voir Ventres. La pièce n’est peut-être riche que de promesses, mais ces promesses sont belles. Son auteur le reconnaît, il s’agit d’une œuvre en perpétuelle construction. Ce qui est déjà bâti vaut cependant le détour. Et vous encouragerez un théâtre ambitieux, sans concession à aucune facilité ni à aucune mode, fût-ce celle de l’incommunicabilité. ¶
Jean-François Picaut
Ventres, de Mylène Haranger
Une production de la Cie Ventres
Contact : Mylène Haranger | 06 20 79 76 64
Mise en scène : Mylène Haranger et Jules Poucet
Avec : Sabine Napierala, Jules Poucet, Bastien Saltel, Gray Orsatelli, Mathilde Bourbin, Mylène Haranger
Théâtre le Cabestan • 11, rue du Collège-de-la-Croix • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 86 11 74
Du 8 au 31 juillet à 17 h 30
12 € | 9 €
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