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Par Les Trois Coups
« L’amour, c’est ce qu’il y a
de plus beau, connard ! »
Par Cédric Enjalbert
Les Trois Coups.com
Après avoir présenté « Mad about the Boy » en 2007 à Avignon, l’excellente compagnie Le Talon rouge poursuit sa démarche aux côtés d’Emmanuel Adely et joue « Mon amour », au Théâtre des Lucioles jusqu’au 31 juillet 2009. Un coup de théâtre.
« Je t’aime parce qu’à ce moment-là c’est vrai. Parce qu’à ce moment-là, juste à ce moment-là, c’est toujours vrai. » Vrais aussi ces extraordinaires comédiens de la Cie du Talon-Rouge. Pas du genre à jouer sur la pointe des pieds, soit. Mais d’une énergie à faire chauffer les planches, à mettre des couleurs au gris de la vie, à faire rimer les petits riens, à balancer les corps, à culbuter les mots sur le tempo du quotidien. Parce que de toute façon, « dans la vie, t’as pas de violons jamais, jamais t’as la musique derrière la vie ». Eux, les larmes ils ne vont pas les titiller aux tréfonds de l’âme ou les asticoter du bout de l’archet. Non. Les larmes, c’est à coup de bassines, de grosse rincée et d’éponge à récurer, qu’ils les tirent. Plutôt du genre à essorer les orbites. « Là le chagrin il remplit Daniel et Daniel sait plus le laisser dehors alors il sort, il se déverse le chagrin, il sort en bouillons », quand Daniel « il chiale, ça sort comme de la gerbe ou du sang. Il mélange les larmes et les mots ».
Daniel ? C’est le mari chômeur de Roberta, la sœur de Monique, qui, elle, n’a de cesse de lui parler de Richard : « quatuor de la quarante lassée ». Vie morose dans un quartier gâté par le marasme social, couleur gris pourri. Crâne incliné, angoisse atroce et drapeau noir ? Nenni, les couleurs sont au jaune, bleu électrique, orange, vert criard, accentuées par un excellent jeu de lumières porté sur un espace scénique des plus simples. Quatre chaises aux angles d’un tapis, un portique grossier en fond de scène, quelques accessoires, permettent de figurer un Abribus, une cave, un bar, une chambre ou une cuisine. Le reste aux comédiens, qui l’investissent avec brio. Sous la découpe des lumières qui renforcent les contrastes et densifient l’atmosphère par de grands aplats à la Edward Hopper, et grâce à la pertinence de la bande-son, qui ne se contente pas d’illustrer mais qui supplée par moments une parole devenue muette ou inefficace, les scènes deviennent tableaux. Des bruitages soulignent l’action dramatique, viennent comme des interjections, des redondances, donner la teinte à une atmosphère, éclairer un propos.
La scénographie est aux couleurs de la belle langue rugueuse d’Emmanuel Adely. Simple, construite sur des cadences irrégulières, faite de répétitions, de cycles phoniques ou rythmiques, d’élisions, mais aussi d’incorrections et de familiarités. Un verbe incisif et brut, donc, aussi lyrique qu’oral. L’adaptation du texte par la compagnie du Talon-Rouge rend grâce à cette écriture en favorisant l’alternance de dialogue et de monologue, en introduisant des moments récitatifs et des commentaires, proches du chœur antique. L’omniprésence du livre d’Emmanuel Adely, que chacun des comédiens possède et lit parfois, renforce ce jeu sur la représentation et les codes du théâtre : il est l’élément moteur-perturbateur, une façon de signifier que « les mots à eux seuls sont l’action ». Comme dans les drames naturalistes d’Ibsen, le vrai ressort d’un effort de stylisation, notamment des couleurs et des gestes volontairement accentués, portés à leur extrémité, par l’exaltation des lumières et des sons, par une schématisation du décor et par une diction travaillée. Belle façon d’approcher le quotidien et ses misères de rêves, ses mesquins plaisirs consommations, sa brutalité réveillée par quelques sursauts poétiques.
Quant aux comédiens ? Tout juste impressionnants, unanimement. Si Daniel, alias Jean-Philippe Labadie, est époustouflant dans ses monologues, tous – Gaël Chaillat, Blanche Giraud-Beauregardt et Pascale Lequesne – sont d’une vigueur, d’une justesse et d’une présence exemplaires. À donner l’envie de crier : « L’amour, c’est ce qu’il y a de plus beau, connard ! ». À faire pleurer. À monter un coup de théâtre et à dicter les coups de cœur. ¶
Cédric Enjalbert
Mon amour, d’après le roman d’Emmnuel Adely
Compagnie Le Talon rouge • 5, rue Charles-Grad • 67000 Strasbourg
Mise en scène : Catherine Javaloyes, assistée de Cécile Gheerbrant
Avec : Gaël Chaillat, Blanche Giraud-Beauregardt, Jean-Philippe Labadie, Pascale Lequesne
Scénographie : Daniel Knipper
Son : Pascal Doumange
Lumières : Xavier Martayan
Costumes : Kali Fortin
Théâtre des Lucioles • 10, rue du Rempart-Saint-Lazare • 84000 Avignon
Réservations : 04 90 14 05 51
Du 8 au 31 juillet 2009 à 17 h 45
Durée : 1 h 20
15 € | 10 €
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