Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
La mousse enchantée
Par Céline Doukhan
Les Trois Coups.com
Ça y est, on a trouvé les trois meilleurs comédiens du Off ! Ils sont respectivement jaune, bleu et vert. Les deux premiers mesurent à peu près 15 cm de côté et 1 m de haut. Le troisième est le plus petit mais le plus émouvant. Lui ne doit mesurer que 20 cm, et il a une tête en forme d’anneau. En outre, tous les trois sont passablement mous, ce qui, pour une fois, est une qualité. Qui aurait dit que deux frites en mousse et leur rejeton sauraient tant nous émouvoir ?
Ces frites magiques n’apparaissent toutefois pas immédiatement. C’est une introduction musicale qui ouvre en effet le spectacle. Et quelle musique ! Les trois concepteurs de cette pépite ont crânement fait le pari d’un quatuor tout ce qu’il y a de plus classique : deux violons, un alto et un violoncelle sur le plateau, s’il vous plaît ! Qui se lancent dans l’interprétation frémissante de la musique composée spécialement par Jacques Trupin. C’est alors que, après quelques mesures, la première frite fait son apparition…
Rarement spectacle aura aussi aisément fait opérer un tel enchantement. Inutile de cogiter des heures pour comprendre que, comme de bien entendu, ces deux frites sont en plein processus de séduction mutuelle. Et sans plus de formalités, voilà que démarre un véritable ballet mené avec une maîtrise et une grâce infinies par les deux marionnettistes (comment ? Seulement deux ? Mais comment font-ils ?). Les mouvements tantôt bondissants, tantôt langoureux de ces deux « personnages » suffisent à créer des saynètes incroyablement évocatrices. Voilà des gens qui croient dur comme fer à l’imagination, et ça marche ! On est soi-même surpris de constater à quel point l’esprit, pourvu qu’il y soit convenablement préparé, peut reconstituer tout un monde de sensations et de sentiments avec si peu de matière. Si c’est cela, le « théâtre d’objets », alors me voilà une fan absolue.
Mais au fait, c’est bien beau de voir deux frites pirouetter au son d’un quatuor à cordes, mais tout cela ne fait pas du théâtre, me direz-vous. J’y viens. Car le plus étonnant, dans ce spectacle, c’est la consistance, voire la gravité du propos. Les deux frites forment donc un couple, avec, très vite, un enfant. Il y a alors des scènes très touchantes de jeu et de tendresse entre l’enfant et ses parents. L’amour présent dans cette famille est représenté par une balle rouge, avec laquelle tous trois jouent. Mais un jour, l’un des parents n’a plus envie de jouer. Et c’est toute la famille qui se défait. Quelle belle image que cette construction jaune et bleue, aux couleurs des deux parents, que l’un et l’autre défont doucement, puis plus violemment, et doucement enfin quand ils découvrent l’enfant derrière les ultimes blocs de mousse !
Dès lors, l’enfant devra apprendre à vivre et à se reconstruire dans cette situation nouvelle. En équilibre instable sur la balle rouge désormais suspendue entre les deux parents, il passera (mais oui, je vous assure que l’on perçoit tout cela) par des périodes de doute et de solitude avant de trouver enfin en lui la force de surmonter cette rupture affective. La balle rouge matérialise tout à la fois l’amour et la force que l’enfant parvient à trouver en lui-même. Elle grandit, grandit, grandit en même temps que l’enfant mûrit et se construit en tant qu’adolescent et adulte jusqu’à être capable de donner lui-même de l’affection aux autres. C’est une trouvaille d’une remarquable lisibilité pour les enfants, à qui le spectacle s’adresse plus particulièrement.
On pourrait épiloguer ainsi pendant des heures sur les innombrables beautés visuelles du spectacle, mais il faut garder des applaudissements nourris pour Jacques Trupin et sa merveilleuse musique. Celle-ci est jouée, d’un côté par le quatuor à cordes, de l’autre par Jacques Trupin lui-même au bandonéon, les deux se mêlant souvent harmonieusement. Le bandonéon, non pas illustre, mais façonne, au même titre que la marionnette, le personnage de l’enfant et donne à entendre une représentation musicale très expressive de son ressenti. Chose rare, il m’a paru évident, voire indispensable, d’aller m’acheter le C.D. des musiques du spectacle une fois celui-ci terminé. Et maintenant que je réécoute cette musique, elle n’en paraît que plus belle, et même parfois infiniment triste.
Pour finasser, on pourrait dire que la toute dernière partie, lors de laquelle le marionnettiste apparaît, est un tout petit peu moins convaincante. Mais inutile d’ergoter ! C’est un spectacle qui, sans parler dans aucune langue, les parle toutes. Le plus beau, c’est de penser que tant d’exigence dans la conception, la manipulation des marionnettes, la composition et l’interprétation de la musique, a été mise au service des enfants. Chapeau bas ! ¶
Céline Doukhan
La Balle rouge et quatuor, de Denis Garénaux, Franck Jublot et Jacques Trupin
Balle rouge Prod • 95, rue François-Hardouin • 37100 Tours
06 74 92 35 78
Mise en scène : Franck Jublot
Avec : Denis Garénaux et Franck Jublot (marionnettistes), Jacques Trupin (bandonéon), Murielle Raynaud (violon 1), Pauline Dhuisme (violon 2), Olivier Dams (alto), Marie-Ange Wachter (violoncelle)
Scénario : Denis Garénaux et Franck Jublot
Musique : Jacques Trupin
Lumières : Marc-Emmanuel Mouton
Diffusion : Agence Sine qua non-Marielle Carteron
L’Entrepôt • 1 ter, boulevard Champfleury • 84000 Avignon
Réservations : 06 27 11 48 84
Du 10 au 24 juillet 2009 à 10 h 30
Durée : 55 minutes
9 € | 6 € | 4 €
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