Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Impressionnant de justesse
Par Claire Néel
Les Trois Coups.com
« L’Écrivain public » : celui qui écrit pour ceux qui ne savent ou ne peuvent pas le faire. Beau métier. C’est aussi le titre d’un spectacle joué au Théâtre 13. Une fiction aux airs de vraisemblable, écrite, interprétée et mise en scène sans concepts encombrants. Simple et malin. Ce n’est pas contradictoire.
Dans le pays de Morland, c’est la dictature. Les hommes y sont cassés, humiliés, oubliés. Lansko, le héros, s’enfuit pour une terre d’exil, où il espère trouver asile, Zurniken. Il y fera venir sa femme et leur enfant à naître quand il aura obtenu le statut de réfugié politique. Mais tout n’est pas si facile… Lansko possède le courage mais pas l’alphabet. Illettré. Alors, quand il débarque dans la capitale de Zurniken, il s’adresse à M. Rouvesquen. C’est lui, l’écrivain public. Ce dernier accepte d’exécuter les nombreuses démarches administratives pour tenter d’obtenir le changement de nationalité de Lansko. Pour lui, et sous sa dictée, le scribe va aussi écrire des mots d’amour à Leila, l’épouse et future mère. C’est Lansko qui reçoit les réponses de celle-ci. Mais Lansko ne sait pas lire. Il les transmet donc à l’écrivain. Car il a une confiance entière en Rouvesquen…
Les thèmes entremêlés sont donc ceux du langage, de l’exil, de l’amour. Et ce qui rejaillit toujours est l’ambivalence. On sait bien qu’une absolue confiance est un abandon heureux mais naïf, donc dangereux. On retrouve le thème du maître et de l’esclave, qui dansent au son d’une ritournelle schizophrénique, autour de leur besoin l’un de l’autre. On se souvient surtout qu’un homme peut ne plus être un homme au regard de l’Administration, quand il devient un demandeur d’asile… Pièce réaliste ?
© Pascal Le Guennec
Pas réaliste, mais vraisemblable. Parce qu’une langue y est créée de toutes pièces, mais qu’elle résonne dans nos vies. Parce que Morland et Kurniken n’existent pas, mais que les guerres, les dictatures et tous ceux qui les ont fuies ne nous sont pas étrangers. Parce que enfin un malaise insidieux nous parvient comme un boomerang quand Lansko nous rappelle qu’il va mourir s’il reste dans son pays, et qu’un pays qui pourrait être le nôtre n’est pas capable de lui dire, simplement : oui, nous t’accueillons. Des sujets humains et politiques sont traités dans cette pièce, avec une écriture légère, joueuse, inventive.
Quant à la mise en scène, c’est de la dentelle. Le temps qui passe, qui revient, les fantômes qui surgissent sont traités avec une si grande maîtrise ! Aussi facilement, aussi naturellement qu’une caméra le ferait au cinéma. Sans effets mirobolants, pour un résultat impressionnant de justesse. Les ingrédients ? Une bande-son efficace (réalisée par Stephen Gallagher), des roues sous les décors, un rythme qui joue les contre-temps, des acteurs qui s’effacent délicatement pour laisser la pleine lumière sur une autre scène.
Les comédiens ont tous de la présence, avec un salut tout particulier à Bob Kelly, qui prête si belle vie au personnage de Lansko. Ce spectacle a la qualité d’être bien mené, mais pèche par son manque de force. Par exemple, le comédien pleure à un moment où notre imagination pourrait prendre le relais de la douleur et la rendre plus universelle, moins personnelle que celle qui nous est montrée par ses larmes. Ni vraiment militant, ni vraiment drôle, ni vraiment tragique, mais un peu tout ça à la fois, cette pièce n’a pas un goût suffisamment prononcé qui ferait toute son originalité. ¶
Claire Néel
L’Écrivain public, de Juliet O’Brien
Mise en scène : Juliet O’Brien
Assistant à la mise en scène : Nelly Framinet
Avec : Anne Barbot, Marine Benech, Jean-Philippe Buzaud, Dominique Langlais, Bob Kelly
Traduction : Marine Benech
Costumes : Fabienne Desflèches
Scénographie : Florence Évrard
Lumières : Philippe Lacombe
Musique : Stephen Gallagher
Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris
Réservations : 01 45 88 62 22
Du 8 septembre au 18 octobre 2009, mardi, mercredi, vendredi à 20 h 30, jeudi et samedi à 19 h 30, dimanche à 15 h 30
Durée : 1 h 40
22 € | 15 € | 13 €
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