Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par LES TROIS COUPS
L’univers cruel de la pornographie gay
Dès son apparition sur scène, maître des cartes oblige, le Destin nous interpelle brutalement, nous déstabilise, frappe où l’on ne l’attendait pas. Les présentations sont faites : « Spectateurs, n’éteignez pas vos portables, il est encore temps, fuyez avant qu’il ne soit trop tard. » Le rideau se lève, et c’est alors que l’enchantement commence, qu’un univers décadent au décor voluptueux et à l’ambiance feutrée se livre à nous. L’instant aussi où le tragique d’une existence va peu à peu prendre forme… Que faire ? Avons-nous réellement envie de partir ? Le Destin nous aura pourtant prévenus, il n’y aura aucune issue possible au « Cabaret des hommes perdus ».
Face à nous, trois hommes. Johnny le barman, Lullaby la drag queen et le Destin, Dédé pour les intimes. Tous trois attendent désespérément que quelque chose jaillisse, que quelqu’un pousse enfin cette grande porte rouge. Ce soir, ils ne seront pas déçus. Car, dehors, dans la nuit, un homme poursuivi par des casseurs d’homosexuels court vers eux sans le savoir. Le compte à rebours peut alors commencer… Dans quelques minutes, il sera là, parmi eux, à l’abri des tourments de la ville et se retrouvera face à face avec son propre destin.
Dickie, le petit homme, qui porte en lui le fardeau d’une enfance trop cruelle, a échoué dans la ville sans savoir ni comment ni pourquoi. Néanmoins, aujourd’hui tout va changer. La découverte de cette boîte drag queen des bas-fonds new-yorkais et cette rencontre plus qu’inattendue avec ses habitants vont le transporter dans le tourbillon du porno gay. Comme le répète le Destin : « Il ne faut pas oublier que nous avons de l’or entre les cuisses ! » Devenu à l’écran Dickie Teyer ou encore le Petit Cheval, notre jeune débutant dans le métier va connaître la gloire, se retrouver en un éclair sous les feux des projecteurs. Du petit taxi où il tourne ses premières scènes jusqu’à l’appartement de la grande Marpy, reine de la production porno, Dickie découvre le monde des paillettes, mais aussi celui du show-business…
Durant toute la pièce, tout ce petit monde s’agite. Les personnages jouent, chantent, dansent et, dans un unique élan, portés par le son d’un magnifique piano, ils nous prouvent qu’il est encore possible de pleurer de nos bonheurs et de rire de nos malheurs. Les opposés cohabitent, tous les excès sont permis. La vie d’un homme peut, de ce point de vue, être à la fois ridicule et grandiose, mirifique et pathétique, hilarante et tragique.
Toujours drôles, constamment justes, et en totale interaction avec le public, nos quatre antihéros relèvent brillamment le défi d’aborder des thèmes graves, propres à la controverse et à l’intolérance. L’univers cruel de la pornographie gay, les dures lois de la prostitution sont ici dévoilées sans tabous. Un sujet d’une extrême actualité est abordé, celui de l’ascension professionnelle et de sa chute, de la peur qui naît alors et nous terrasse. L’inévitable confrontation avec notre image, reflet de notre propre échec, et bien sûr l’angoisse du regard qu’autrui peut porter sur nous. En somme, la question du statut social faisant basculer un individu du tout au rien, vedette un soir, SDF le lendemain.
Pas à pas, la mise en scène de Jean-Luc Revol amène le public à s’immiscer dans un tableau vivant. Un piano constamment placé sur scène accompagne les différents actes, sept au total. La pièce peut être comparée à une métamorphose : qu’il s’agisse des décors, des costumes ou du jeu des acteurs, tout évolue. On notera, par exemple, que Denis D’Arcangelo, ce fabuleux acteur, change plusieurs fois de peau. Un temps Destin sarcastique, il se transforme sous nos yeux en rélisateur de films X ou encore en la personne de Marpy, la belle drag queen à la jambe de bois.
La magie de la pièce atteint son apogée quans l’épais rideau rouge du cabaret se lève et que les comédiens revêtent leurs plus beaux costumes. Passant du rire aux larmes, la mise en scène cultive néanmoins l’art de la nuance. On pourrait craindre de tomber dans la caricature ou dans le pathos, mais ici l’excès est assumé, la rationalité n’a pas sa place dans ce cabaret. Militante autant que décadente, cette comédie déjantée s’adresse au plus grand nombre d’entre nous.
Découvrir l’univers du Cabaret des hommes perdus nous aura appris que la fatalité n’existe pas, qu’il est toujours possible d’emprunter d’autres chemins. La route n’est pas tracée d’avance. Il nous suffit, comme Dickie, d’apprendre à embrasser nos propres fantômes. ¶
Laura Canali
Les Trois Coups
Le Cabaret des hommes perdus, de Christian Siméon
Mise en scène : Jean-Luc Revol
Avec : Denis d’Arcangelo, Sinan Bertrand, Alexandre Bonstein, David Macquart
Musique de et interprétée par : Patrick Laviosa
Costumes : Aurore Popinan
Lumière : Philippe Lacombe
Odyssud • 4, avenue du Parc • 31700 Blagnac
05 61 71 75 15
Du lundi 8 au mercredi 10 octobre 2007 à 21 heures.
Durée : 1 h 45
Tarifs : 25 euros | moins de 26 ans : 15 euros
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