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Par LES TROIS COUPS
Si loin, si proche
Par Éric Demey
Les Trois Coups.com
J’ai envie d’utiliser des grands mots, mais je sens bien que ce serait déplacé. J’ai envie de me répandre en éloges, mais j’aurai le sentiment de trahir l’esprit du spectacle. J’avais envie, en sortant du théâtre, de prendre les comédiens dans mes bras pour les remercier, mais je me suis dit qu’il ne fallait pas en rajouter.
Brecht ne voulait pas que le spectateur se laisse aller à l’émotion. Alors je me calme. Il inventa pour cela le « théâtre épique », pour donner au spectateur la possibilité d’analyser le sens de l’histoire qu’on lui représentait. Et la fameuse distanciation, un drôle de concept pour qui veut que le théâtre rapproche les humains.
Quand Jean-Marie Broucaret décide de monter le Cercle de craie caucasien, il cherche à en reprendre le « thème fondateur […] : à qui appartient “une” terre ? ». Comme il décide de faire interpréter le texte en basque, on a vite fait d’y voir un acte politique, le signe d’une revendication. Mais lui savait certainement que le basque paraîtrait tout droit venu de ces montagnes imaginaires où un gros Tatar rasé fait régner la terreur. Des sonorités rocailleuses, un cours tortueux, une langue chantante par-dessus tout. Le flot de cet idiome étrange emporte le spectateur au-delà des frontières et donne à la légende un caractère universel.
Pour la scène, Broucaret adopte un dispositif bifrontal. Les acteurs sont au contact des spectateurs. S’ils sont si proches, c’est pour mieux nous toucher. Le texte est surtitré – pas dans son intégralité – juste assez pour comprendre l’histoire. Brecht était parfois bavard. Ici, l’action prime, la parole reflue, et la pièce prend l’allure d’une épopée. Groucha s’enfuit à travers montagnes, villages, fermes et vallées. Elle court avec dans ses bras l’enfant du gouverneur, que les révolutionnaires cherchent à rattraper. On ne lui a pas confié l’enfant, mais elle ne l’a pas volé. Simplement, elle l’a sauvé quand, dans sa fuite, la femme du gouverneur se préoccupait plus de ses robes que de son bébé.
« le Cercle de craie caucasien » | © Olivier Harrassowski
Groucha est interprétée par une comédienne d’une énergie formidable, qui rend organiques son désir d’amour et son envie de vivre. Dans sa course, elle traverse l’Histoire : la guerre, la violence faite aux femmes, aux faibles, les injustices que produisent les puissants et qu’entretiennent les opprimés. Les décors et les costumes mélangent les époques, entremêlent les lieux et les références, réelles et imaginaires. L’interprétation est généreuse et talentueuse. Dix-huit comédiens venus de tous horizons, de tous pays, changent sans cesse de rôle dans un mouvement parfaitement maîtrisé, sublimé par quatre musiciens aux mélodies basco-kusturiciennes. L’élan est irrésistible, les personnages, seuls ou en chœur, chantent parfois leurs espoirs et leurs désillusions, puis repartent dans leur course. Dans cette épopée, les hommes sont à la fois lâches, touchants, veules, complexes, drôles. Ce qui importe, ce ne sont pas les individus, mais la formation des solidarités.
Dans cette pièce parabole, l’enfant est une métaphore de la Terre. Le cercle de craie, un mode de jugement inspiré du juste et biblique roi Salomon. Que les terres soient données à ceux qui les rendent fertiles plutôt qu’à ceux qui en ont la paternité (maternité), telle est la leçon – politiquement signifiante. Mais rien de ce spectacle n’aurait si bien fonctionné si la troupe de Broucaret ne donnait l’impression d’une telle générosité. Il y a eu ce qui se passait sur scène, et l’échange et le sentiment grandissant que la salle et la scène petit à petit formaient une grande communauté.
Les légendes sont simples et universelles. Chez Brecht, l’être humain est un héros fragile. L’Histoire peut le révéler ou le corrompre. Mais le théâtre sert à exprimer cette attente candide que triomphe en l’homme son humanité. Souvent, il laisse croire qu’il peut rendre cela possible. Pour qui a vu la réaction de la salle à l’issue du spectacle, debout, applaudissant à tout rompre, pour rendre ce qu’on lui avait donné, ce rêve est devenu réalité. ¶
Éric Demey
Le Cercle de craie caucasien, de Bertolt Brecht
Traduction : Itxaro Borda
Mise en jeu : Jean-Marie Broucaret
Comédiens : Carlos Acosta, Ramon Agirre, Sophie Bancon, Olatz Beobide, Joxelu Berasategui, Jean-Philippe Daguerre, Hervé Estebeteguy, Lierni Fresnedo, Frédéric Houessinon, Guy Labadens, Muriel Machefer, Catherine Mouriec, Charlotte Maingé, Jean-Yves Ostrowiecki, Patxi Perez
Comédien-chanteur : Txomin Heguy
Musiciens : Javi Area, Aitor Furundarena, Ritxi Salaverria, Luis Maria Moreno
Composition et direction musicale : Pascal Gaigne
Scénographie et accessoires : Annie Onchalo
Création lumières et régie générale : Pierre Auzas
Costumes : Sophie Bancon, assistée d’Anne-Marie Pihouée
Assistanat : Catherine Mouriec
Équipe technique : Nicolas Duperoir, Iker Claverie, Aitz Amilibia
Construction du décor : Artéfact
Avec la participation de Didier Lastère (travail de chœur), Bettina Aragon (travail vocal), Lydia Beçaitz (danse basque)
Théâtre national Bordeaux Aquitaine • place Renaudel • 33031 Bordeaux cedex
05 56 33 36 60 | télécopie : 05 56 92 81 50
Du 8 au 14 décembre 2007 à 20 heures
Durée : 1 h 50
De 10 € à 25 €
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