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Second degré, mon œil !
Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups.com
Je me faisais une joie d’aller voir ce « Timide au palais », de Tirso de Molina, monté par une jeune troupe au Théâtre 13, lieu d’ordinaire synonyme de qualité et d’innovation. Las ! Malgré mon envie de trouver dans ce naufrage quelque chose à sauver, je n’ai trouvé que moi, à la forme pronominale. Et encore, à toutes jambes !
« Comédie de cape et d’épée, dit le programme, en souvenir du Bossu et du Capitaine Fracasse. » Tiens donc ! Voilà sans doute pourquoi tout se passe dans ce faux pub d’autoroute entre magasiniers et vendeuses en blouse grise. Aurais-je mal vu, mal lu ? Je relis : « Tirso de Molina, moine obscur de la Merci… a créé le mythe le plus célèbre du théâtre moderne : dom Juan (dans sa pièce le Suborneur de Séville). On lui attribue plus de trois cents comédies. Il est, avec Lope de Vega et Calderón, l’un des plus grands auteurs de cette période comprise entre le xvie et le xviie siècle espagnol qu’on appelle « l’âge d’or ». Contemporain de Shakespeare, il est malheureusement peu joué aujourd’hui.
Et la pièce ? Interminable. L’histoire ? Confuse. La trame ? Voici ! Un fils de riches bergers, Miréno, et son ami Tarso quittent les montagnes. Miréno veut tenter sa chance à la cour du duc d’Aveiro, lequel a deux filles Magdalena et Séraphina. Qu’on confond ici, je vous préviens, car elles sont toutes les deux brunes, petites et en blouse grise. Pour ne rien arranger, les messieurs se déguisent, une des dames aussi ; il y a deux histoires d’amour, une de trahison, une autre de viol. Bref, on met une bonne heure à comprendre ce qui se passe, avant d’y renoncer tant on s’en fiche. Comme il faut bien justifier le titre, Miréno est timide. C’est donc sa Séraphina qui va devoir faire tout le boulot, ce qui occasionne enfin une scène, hélas bien tardive, où des spectateurs bien disposés éclatent de rire. Ce qui réveille les autres, dont moi.
Qu’est-ce qui leur a pris de monter ça ? C’est la seule réflexion profonde qui vienne à l’esprit. Car là gît le fond du problème : cette pièce est d’une platitude exaspérante. Comme je suppose que, en plus, elle devait être bavarde, l’adaptateur s’est chargé d’en ratiboiser les rares qualités (si elle en avait) poétiques. Autrement dit, les métaphores, les envolées, les stances, couic ! De sorte qu’il ne reste rien. D’où bien sûr ce traitement de sitcom. L’histoire n’a ni queue ni tête, les personnages sont nuls, les dialogues débiles. Mais c’est exprès. Mon œil !
Ça ne commence pourtant pas trop mal. Nous sommes dans une usine de confection de costumes de théâtre. Idée plutôt malencontreuse si on en juge par ceux que portent les héros, pardon les antihéros. Mais passons. Disons un atelier de déguisements, farces et attrapes, avec un petit côté anglais à cause des briques, des fenêtres à guillotine, des impostes en demi-lunes. Quelques bonnes idées dans ce début : les employés qui cousent sur des machines imaginaires, les manutentionnaires qui jouent à se battre en duel, les filles qui gloussent, bref la vie d’atelier. On se dit : « Tiens, ils vont nous la jouer le Bal de Penchenat, les Deschiens, ça peut être sympa… » Et puis patatras ! Rien du tout. Le bon vieux mauvais boulevard, avec ses apartés, ses déplacements gratuits, ses rangs d’oignons : l’horreur.
Les filles jouent comme des patates, les gars dans deux équipes adverses. François Kergourlay (Tarso), Rainer Sievert (Figuero), Stephen Szekely (dom Antonio) et Jean-Benoît Terral (le Prologue), très pros, cherchant visiblement dans la même direction : celle de ce fameux second degré qui reste introuvable ; les autres carrément dans la direction opposée, en faisant des tonnes, cherchant en vain à entraîner leurs coéquipiers vers ces rires gras qu’ils sentent, eux, dans la salle, prêts à jaillir ! Sur le côté, deux musiciens (Christian Huet et Damien Joëts) font bling bling, histoire de meubler. Les Simpson au Portugal contre Ma colocataire est une garce : zéro partout.
La charité voudrait qu’on ne parle pas du fond, involontairement injurieux, déjà, pour ces métiers de la confection, auxquels la mise en scène prétend rendre hommage ; ensuite et surtout, pour ces « nuls », qu’elle raille en réalité assez à la manière des petits marquis d’aujourd’hui. Le grand Jérôme Deschamps, lui-même, n’échappe d’ailleurs pas toujours à ce travers aussi détestable que répandu.
Tandis que je sortais de la salle, s’imprégnaient dans ma mémoire : le jeu impeccablement efficace de François Kergourlay ; le bref instant où Jean-Benoît Terral, après pas mal de balourdises, trouve enfin le ton juste dans une désopilante parodie de cours magistral, où il explique au tableau noir ce qui s’est passé autrefois. Et celui, guère plus long, du faux somnambulisme de la princesse. Deux scènes où le metteur en scène, semblant sortir de sa torpeur, nous sort un peu de la nôtre. Je songeais surtout, nostalgique, aux précédents spectacles la Dispute et Marie Stuart donnés sur ce même plateau quelques mois plus tôt. Comme quoi il faut toujours retourner au théâtre, quelque tort qu’il nous fasse parfois. ¶
Olivier Pansieri
Le Timide au palais, de Tirso de Molina
Compagnie du Catogan • 206, boulevard Voltaire • 92600 Asnières
lacompagnieducatogan@hotmail.fr
Mise en scène : Gwenhaël de Gouvello
Adaptation : Robert Angebaud
Avec : Brigitte Damiens, Marie Grach, Marie Provence, Grégori Baquet, Jean-Michel Canonne, François Kergourlay, Rainer Sievert, Stephen Szekely, Jean-Benoît Terral, Éric Wolfer
Création musicale : Cristian Huet et Damien Joëts
Décors : Éric Den Hertog
Costumes : Anaïs Sauterey
Maquillages : Laurence Otteny
Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Bianqui • 75013 Paris
Réservations : 01 45 88 62 22
Du 29 avril au 1er juin 2008, mardi, mercredi, vendredi à 20 h 30, jeudi et samedi à 19 h 30 ; dimanche à 15 h 30
Durée : 2 heures
22 € | 15 €