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Par LES TROIS COUPS
Une obsession de pureté
Georges Simenon écrit en 1947 un roman intitulé « Lettre à mon juge », dans une période de sa vie qui correspond au coup de foudre qu’il a vécu avec celle qui deviendra sa seconde femme. L’écrivain, contre toute attente, attribua les droits de cette œuvre à Robert Benoit en 1989. Comédien et metteur en scène, Robert Benoit a adapté avec succès ce roman épistolaire. À travers un monologue, il nous dépeint la trajectoire d’un homme ordinaire, dont la rencontre avec une femme bouleverse toute sa vie et se révèle finalement fatale. Cette quête d’amour du héros, magnifiée dans cette correspondance auprès de son juge, et sa hantise à vivre pleinement sa passion envers et contre tout constituent les ressorts majeurs de cette pièce.
La scénographie est rudimentaire mais efficace. Elle se compose au centre d’une porte composée de barreaux. Côté jardin, le personnage est en place assis à une table, assoupi. Une lumière placée judicieusement derrière les barreaux rend réaliste cette geôle, en projetant son ombre au centre de la scène.
Cette œuvre éponyme met en scène un médecin, Charles Alavoine, incarcéré à la prison de la Santé. Il adresse à son juge une lettre justifiant le meurtre de sa maîtresse. Dans cette missive, il apporte sa version des faits, un peu comme si deux vérités s’affrontaient. Celle des jurés et la sienne. Charles était un homme ordinaire tristement marié et menant une vie où sa solitude rivalisait avec l’incommunicabilité dans son couple. Ces thèmes, chers à Simenon, sont illustrés avec force dans cette pièce. Le poids du confinement provincial alourdit cette vie désespérée. Le destin du « héros » s’illumine par sa rencontre avec Martine, sur le quai d’une gare.
« J’ai faim d’une vie qui n’est pas la mienne », écrit-il à son juge. S’ensuit une passion dévorante où le héros bascule peu à peu dans une folie et où le passé de sa maîtresse ne cesse de le hanter. Cette femme naît avec lui. Elle le rend à lui-même. Mais l’impossibilité de la posséder totalement pousse Charles à la tuer. Convaincu que ce geste salutaire lui redonne à jamais cet amour sublimé, il plaide la pleine responsabilité de ses actes. Il se confie à son juge en nous prenant à témoin. Le public devient alors le dernier réceptacle de cet amour fou. Ce monologue prend les accents d’une incantation humaine, où les pulsions refoulées par le personnage explosent et le libèrent de tous ses liens.
Ce spectacle, d’une belle qualité, souffre néanmoins d’une longueur qui finalement le pénalise. J’admets que cette œuvre est riche, et la réduire serait contre nature. Cependant, un monologue d’une heure quarante-cinq est un pari osé pour susciter l’intérêt d’un auditoire d’un bout à l’autre de la pièce.
Le jeu de Robert Benoit, tout en finesse, imprime à son personnage toute la complexité de cet homme torturé et révélé à lui-même par cette passion, qui le mène à sa perte. Son interprétation est sobre et poignante. Une belle prestation.
Le thème de la passion destructrice est un thème récurrent de la littérature romanesque. Le suicide du héros s’inscrit dans cette même lignée. L’ultime sacrifice de Charles Alavoine apparaît, ici, comme le point d’orgue de sa démarche, dictée par une obsession de pureté qu’il ne cesse de revendiquer. ¶
Laurent Schteiner
Les Trois Coups
Lettre à mon juge, de Georges Simenon
Adaptation et mise en scène : Robert Benoit
Avec : Robert Benoit (Charles Alavoine)
Collaboration artistique : Natalia Apekisheva
Création lumière : Emmanuel Wetischek
Costume : Olessia Kojara
Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris
Réservations : 01 45 44 57 34
Du 23 avril au 30 août 2008 à 21 heures, du mardi au samedi
Durée : 1 h 45
30 € | 15 €
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