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Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.

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« Dreadnoughts », d’Evgueni Grichkovets (critique), Théâtre Sylvia-Monfort à Paris

Le marin, c’est l’homme


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Ça y est, j’ai enfin vu Grichkovets sur scène. Un spectacle de deux heures, en russe ! Moi qui ne sais même pas dire bonjour, en russe. Je n’ai pas vu le temps passer, ce type est formidable ! Quelle bonne idée Régis Santon a eu de l’inviter au Théâtre Silvia-Monfort avec trois programmes différents. Lundi 17 novembre 2008, c’était « Dreadnoughts ». « Un spectacle pour les femmes », a-t-il précisé en commençant. C’est faux. C’est un spectacle pour moi. Je l’ai vu tout de suite. Enfin, je vous le prête !

Au fait, ça veut dire quoi dreadnought ? Qui ne craint rien. C’est le nom que l’amirauté britannique avait donné en 1906 à ses plus gros cuirassés : des monstres de plusieurs milliers de tonnes, armés d’énormes canons qui pouvaient tirer à trente kilomètres des obus de cinq cents kilos. « Trente kilomètres, ça fait à peu près comme d’ici à votre maison de campagne » explique notre conteur, sans rire, pour qu’on se rende compte.

C’est un homme brun, banal, pas très grand, avec un air de petit garçon qui s’applique, dans sa chemise bien repassée, à trouver le mot juste pour dire l’infime, l’indicible, l’essentiel. Sur sa droite, à l’écart, Arnaud Le Glanic traduit cela avec une célérité et une patience incroyables. Car quelquefois Grichkovets s’interrompt, s’interroge, conteste une traduction, puis, comme elle se révèle juste, repart de plus belle.

À elle seule cette « bataille d’experts » sur les mots, à tout bout de champ, est déjà un spectacle. Répété sans doute, mais tellement au point qu’on n’y voit que du feu. Ajoutons que les spectateurs se mettent de la partie. Dans la salle, des propositions de russophones fusent, ça et là. Même les Français s’y mettent. Tout le monde veut l’aider, ce baratineur tatillon. À nous dire quoi, au fait ?

Ceci : que l’incompréhension des femmes à l’égard des hommes vient de ce qu’elles s’ennuient en lisant les livres qui, eux, les passionnent. Par exemple, ces ouvrages, si bien faits pourtant, sur les dreadnoughts. Il y tient, à ses dreadnoughts ! Non, pas tant que ça. Déjà, il digresse, comme le conférencier de Tchekhov des Méfaits du tabac, qui en revient toujours à ses déboires conjugaux.

Grichkovets, lui, c’est la mort. La mort des gens qu’il y a toujours derrière celle des choses. Déjà la mort physique de tous ces hommes, qu’on « omet » quand on parle des navires coulés. Et puis leur mort intérieure, morale, métaphysique d’individus devenu matricules. Il a pour la dire une très belle image, extraite de ses souvenirs de trouffion. (Grichkovets a fait son service militaire, alors obligatoire, dans la marine soviétique.)

Un jour, alors qu’il était sur le pont avec d’autres appelés, il regarde une neige légère commencer à tomber sur la mer. « J’étais ému, dit-il, parce que j’avais pitié de cette neige, qui disparaissait dès qu’elle touchait l’eau. Je nous ai regardés et je me suis dit qu’on n’avait besoin de nous que pour ça. Pour que la neige reste visible. Sur nous. »

Le monde selon Grichkovets est fait de ces impressions, de ces sensations ténues du temps qui passe pour rien. Par exemple, je garderai longtemps le souvenir de son matelot descendu à terre y passer son ultime soirée. Et la louper bien sûr, comme c’était à prévoir. « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » Oui, en incurables optimistes, qui confient leur vie à des tas de ferraille prétendument insubmersibles.

Voilà ! Il faudrait traduire dreadnoughts par « insubmersibles ». On y entendrait mieux la mort déniée, réfutée pour ainsi dire officiellement. « Embarquez, vous ne risquez rien ! », semble dire la vie à tous les petits garçons. Bon, en temps de temps de paix, c’est déjà un gros mensonge. Mais, en temps de guerre, imaginez. « Qui ne craint rien. » Ils avaient de l’humour, à l’amirauté ! 

Olivier Pansieri


Dreadnoughts, d’Evgueni Grichkovets

Agence Irina Yutkina

Texte et mise en scène : Evgueni Grichkovets

Avec : Evgueni Grichkovets

Acteur-traducteur simultané : Arnaud Le Glanic

Lumières : Igor Votinov

Son : Dennis Tennov

Décor : Serge Savostianov, Serge Daniushevsky

Production (Russie) Agence Irina Yutkina

Producteur délégué (France) Prima Donna

Avec le soutien de Browston Investment

Théâtre Silvia-Monfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris

Métro : Porte de Vanves, ligne 13, tramway : station Brancion

www.theatresilviamonfort.com

Lundi 17 et mardi 18 novembre 2008 à 20 h 30, mercredi 19 novembre 2008 à 19 heures

Réservations : 01 56 08 33 88

Durée : 2 heures

22 € | 15 €

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