Le journal quotidien du spectacle vivant en France. Critiques, annonces, portraits, entretiens, Off et Festival d’Avignon depuis 1991 ! Siège à Avignon, Vaucluse, P.A.C.A.
Par Les Trois Coups
Sang pour sang en quantité et en qualité
J’en avais d’avance la nausée : 12 000 vers, 120 personnages, 3 heures de boucherie non-stop. Qu’avais-je donc besoin d’aller voir cette trilogie ? Une telle envie relèverait-elle du masochisme ? À moins que je ne me découvre des pulsions sadiques. Ni l’un ni l’autre, en vérité.
La trame de l’Histoire avec un grand H est prétexte à démontrer la nature belliqueuse de tous les êtres humains. Quoi qu’il en soit, la compagnie a décidé de ne pas représenter la première partie qui se passe en France, appauvrie par la guerre de Cent Ans, où Jeanne d’Arc mène les troupes du futur Charles VII contre une armée anglaise affaiblie par les divisions de ses chefs. La pièce commence donc en Angleterre, dans le dépouillement : une bande de potes étourdis par la chaleur d’un sauna s’échauffe, se divise et prend partie pour l’un ou l’autre chef. La guerre des Deux-Roses est enclenchée alors même que le roi s’apprête à épouser la française Marguerite d’Anjou, dont la nature passionnée se satisfera mal d’un époux chaste et pieux.
Peut-être faut-il le voir pour le croire, mais tout est clair. Voilà que je comprends enfin les imbroglios de l’histoire d’Angleterre. La description généalogique entreprise par le duc d’York révèle un subtil jeu d’acteur. La troupe est jeune, et talentueuse. Il est vrai qu’« aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années ». La relève est donc assurée. Preuves à l’appui. Il faudra retenir les treize noms de la distribution, annonciateurs d’autres bonheurs dans les années à venir.
© Eva Tissot
La seconde partie de la trilogie décrit l’effervescence politique, les conflits entre grands seigneurs et les émeutes populaires de Jack Cade. Les insultes sur les mères fusent entre les bandes rivales, qui s’affrontent dans une chorégraphie évoquant alternativement West Side Story et Lully…
Le décor, un mur d’enceinte, limite symbolique entre le dedans et le dehors, le psychique et l’intime, ouvert sur la place publique, la cour royale ou la prison. Les bruitages (goutte d’eau, claquements d’ailes, sonnette de crotale) tempèrent un théâtre de la démesure, où les forces finissent par s’équilibrer. On sent l’influence des jeux vidéo, des films gore, des comédies musicales et de la danse contemporaine, mais rien n’est gratuit. Des traits d’humour allègent les scènes les plus violentes, pour autoriser un regard au second degré et supporter les flots d’hémoglobine.
Une jolie tempête a soufflé un ciel nouveau. La langue est l’heureux résultat d’une traduction énergique et intelligente, en vers libres souples, à la limite du familier : « Je vais planter Plantagenêt ! ». Quelle chance avons-nous que Shakespeare n’ait pas écrit en français ! Le parti pris des costumes contemporains, en décalage, libère les comédiens d’un jeu étriqué, alternant la projection, l’identification, le recul. Et permet au spectateur d’oublier un instant que tous ces meurtres appartiennent à la réalité des évènements…
Dommage que la salle soit à moitié pleine. Il va falloir que le public sache qu’Impatience est un festival de jeunes compagnies qu’il ne faudra pas manquer l’année prochaine. Pour ma part, j’avais promis. Je suis venue. J’ai vu. Je suis ravie. ¶
Marie-Claire Poirier
Les Trois Coups
Henri VI, de William Shakespeare
Traduction : Lise Cottegnies
Compagnie Machine Théâtre • 5, rue de la Raffinerie • 34000 Montpellier
04 67 06 57 34 | télécopie : 04 90 85 93 50
Mise en scène : Nicolas Oton
Assistante à la mise en scène : Ludivine Bluche
Avec : Ludivine Bluche, Frédéric Borie, Lise Boucon, Brice Carayol, Jérémy Colas, Christophe Gaultier, Christelle Glize, Laurent Dupuy, Franck Ferrara, Patrick Mollo, Nicolas Oton, Thomas Trigeaud, Mathieu Zabé
Création lumières : Jean-Pascal Pracht
Création et régie son : Alexandre Flory
Scénographie : Gérard Espinosa
Costumes : Magali Murbach
Production et diffusion : Élodie Couraud
Théâtre de l’Odéon • place de l’Odéon • 75006 Paris
Vendredi 8 et samedi 9 mai 2009 à 20 heures
Durée : 2 h 50
15 € | 10 € | 8 € | 5 €
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